Mohcine Jazouli

Au lendemain du discours royal célébrant le 43ème anniversaire de la Marche verte, les observateurs politiques s’interrogent sur les chances d’un réchauffement des relations entre le Maroc et l’Algérie. Pour le ministre délégué aux affaires africaines, Mohcine Jazouli, la suggestion royale procède d’une longue réflexion pour mettre fin à un différent qui empoisonne toute l’Afrique. Eléments d’explications.

Médias24 : Quelle est votre lecture du discours royal ?

Mohcine Jazouli : C’est un discours historique à plus d’un titre où Sa Majesté propose un mécanisme novateur dans un contexte très particulier.

Il intervient après le débat sur la question du Sahara qui s’est tenu au Conseil de sécurité des Nations-Unies avec une résolution invitant clairement l’Algérie à apporter une contribution non négligeable au processus politique en cours.

L’intervention royale vient également à la veille de la tenue d’une table ronde à Genève (le 6 et 7 décembre) qui accueillera le Maroc, le polisario, l’Algérie et la Mauritanie.

C’est donc un contexte particulier où tout le monde peut constater l’état pitoyable des relations entre le Maroc et l’Algérie. Ce constat affligeant contraste avec l’histoire de nos indépendances et en particulier l’aide apportée par le Maroc à son voisin au moment de sa libération du joug colonial.

Pour faire court, ce discours vient vraiment à point nommé.

-Le Maroc passe d’une posture dénonciatrice à une position conciliatrice de main tendue vers l’Algérie, y-a-t-il un basculement de la méthode marocaine à l’égard de son voisin ?

-Main tendue oui, conciliatrice non.

La démarche royale n’est pas une déclaration d’intention mais véhicule plutôt des vraies propositions pour mettre en place un mécanisme opérationnel concret.

Il s’agit d’initier un cadre qui va permettre de dissiper tous les malentendus et de discuter sans tabous. Ce mécanisme permettra d’engager une concertation sur des questions globales telles que la migration ou la lutte contre le terrorisme.

La finalité n’est pas de mettre notre voisin devant le fait accompli car la démarche est ouverte.

Le Maroc ne propose pas un mécanisme clé en main mais plutôt un cadre flexible avec des modalités qui restent à définir d’un commun accord.

-Pourquoi aujourd’hui ?

- Les propositions du discours royal n’ont pas été pensées de manière fortuite mais sont le fruit d’un long processus de réflexion et d’un constat regrettable de l’échec des relations maroco-algériennes.

Nous avons, en effet, raté des défis et des opportunités pour nos deux pays qui se chiffrent en point de PIB perdus pour chacune de nos économies. Le développement socio-économique de l’Algérie passe par sa croissance qui a une forte corrélation avec celles du Maroc, de la région et du continent

-Ce n’est donc pas un coup diplomatique ?

-Ceux qui connaissent Sa Majesté savent qu’il prend toujours ses décisions après mûre réflexion.

Aujourd’hui, il y a une convergence d’événements dans le temps et l’espace qui fait que la décision a été prise mais sans aucune arrière-pensée tactique ou diplomatique.

Après un long cheminement et la réflexion stratégique qui a été menée, le Maroc a décidé qu’il était temps de tendre la main et d’initier une discussion directe avec nos amis et frères algériens.

-Ce matin, la presse algérienne proche du pouvoir, parle de manœuvre pour gagner du temps voire de démarche réchauffée en affirmant que l’Algérie a fait la même annonce il y a 10 ans ?

-Sachant que ces déclarations ne sont pas officielles, je ne peux pas les commenter.

Même si je respecte les analyses de la presse, je ne peux m’exprimer que quand elles émanent d’un responsable officiel de l’Etat algérien.

-Après 43 ans de conflit, qu’est-ce qui a changé et qu’est ce qui pourrait faire bouger les choses ?

-Deux éléments importants :

D’abord, un processus onusien qui est arrivé, chemin faisant, aux mêmes conclusions que celles qu’a proposées le Maroc.

Deuxio, ce conflit est devenu un caillou dans la chaussure du continent africain. Nos amis africains espèrent qu’il se réglera rapidement dans le cadre prévu par l’ONU.

C’est d’ailleurs la décision qu’a pris le dernier sommet de l’Union africaine qui s’est déroulé à Nouakchott.

-Concernant le sommet de Genève, la présence de l’Algérie est-elle une victoire pour le Maroc ?

-Je ne veux pas utiliser ce terme mais c’est un pas important et indispensable pour résoudre un conflit qui n’a que trop duré.

-Le but du Maroc est-il que le dossier devienne bipartite ?

-Sachant que l’ONU, en charge de ce dossier, demande à toutes les parties prenantes de s’asseoir autour de la même table, la participation de l’Algérie est essentielle.

-Entre les lignes, que veut dire « un dialogue global sans exception ni tabou sur tous les malentendus » sachant que le seul vrai conflit entre l’Algérie et le Maroc est le dossier du Sahara ?

-Il faut prendre cette déclaration royale au premier degré et pas entre les lignes.

Elle est claire et limpide et j’espère que nos amis algériens la comprendront de la même manière.

-En tant que ministre délégué aux affaires africaines, la solution ne viendra-t-elle pas de la pression des pays membres de l’Union africaine plutôt que de l’ONU ?

-Sachant que l’ONU a jugé « sérieuse, crédible et réaliste », la proposition d’autonomie faite par Sa Majesté en 2007, le processus du règlement du conflit est clairement onusien.

En politique comme en diplomatie, on ne peut pas mener des processus en parallèle et aujourd’hui, le seul qui soit reconnu universellement est celui qui est mené sous l’égide de l’ONU.

-Que pensez-vous de l’intervention américaine qui a ramené pour la 2ème fois, le mandat de la MINURSO à 6 mois ?

-Cela montre simplement que c’est une administration pragmatique qui veut mettre un terme à ce conflit en poussant les parties à trouver une solution.

Pour le Maroc, c’est une démarche positive avec une volonté de trouver une solution « sérieuse, crédible et réaliste ».

-Le Roi a répété la position du Maroc, à savoir aucune concession territoriale, n’est-ce pas un problème insoluble sachant que le polisario et l’Algérie veulent un référendum ?

-Au risque de me répéter, la seule partie du conflit qui a fait une proposition digne d’intérêt pour l’ONU est le Maroc.

Si l’instance suprême chargée de traiter ce dossier le dit, c’est que notre position est légitime.

-Le Roi a laissé entendre que la balle était désormais dans le camp de l’Algérie « qui peut définir le cadre et l’ordre du jour en proposant des idées ou une nouvelle approche », c’est à dire ?

-C’est une façon de dire que rien n’est figé et que le Maroc ne met pas l’Algérie devant le fait accompli ou lui propose une solution clé en main à prendre ou à laisser.

L’ouverture est donc bien réelle pour renouer le dialogue à travers un mécanisme acceptable laissé à la discrétion de notre voisin.

-Le format idéal et préalable de ce mécanisme n’est-il pas une rencontre entre Chefs d’Etat ?

-Je ne peux pas me prononcer mais ce qui est sûr est que la démarche est ouverte.

Ayant tendu la main, nous sommes prêts à entendre toutes les propositions de nos frères algériens.

-La récente visite du MAE marocain en Mauritanie augure-t-elle d’un vrai réchauffement des relations et va-elle pousser le voisin de l’est à faire pareil ?

-Absolument et j’en veux pour preuve les excellentes relations entre nos deux ministres des Affaires étrangères. J’ai eu l’occasion de rencontrer à plusieurs reprises le nouveau chef de la diplomatie mauritanienne qui est une personne ouverte avec qui nous allons construire beaucoup de choses.

-Cela veut dire que vous partez de zéro ?

-Tout ce que je peux dire est que nous allons amplifier nos relations.

Concernant la réaction de l’Algérie à ce rapprochement, je ne veux pas spéculer mais il faut espérer qu’ils se joignent à nous pour reconstruire le grand Maghreb que nous appelons de nos vœux.

-L’élection présidentielle de mai 2019 ne va pas retarder le rapprochement espéré ?

-Je n’ai pas d’avis sur cette question car notre discours s’adresse à un Etat et pas à une personne ou à un candidat.

L’Etat algérien est une institution qui dépasse et transcende l’élection présidentielle.

-Sachant que le Roi a rappelé qu’il n’y aura pas de négociations comme à Manhasset, quel sera le format de Genève, sera-t-il simplement un round d’observation comme des joueurs d’échecs ?

-Le format est en cours de construction et le moment venu, nous communiquerons sur la question.

07/11/2018