Le maintien par l’Algérie du voisin marocain dans son statut d’adversaire principal serait, avec le refus de voir l’islamisme radical capter le champ nationaliste, les deux axes essentiels dont il faut s’attendre qu’ils demeureront inchangés, estime Jeune Afrique dans sa dernière livraison.

Bien que plusieurs questions soient pour l’instant sans réponse dans le contexte de la tempête démocratique en cours en Algérie, «l’on peut prévoir que deux axes essentiels demeureront inchangés, tant ils imprègnent l’ADN des officiers algériens, toutes générations confondues», écrit le magazine international dans un éditorial signé François Soudan, son directeur de la rédaction.

«Jeune Afrique» cite, à cet égard, «le refus de voir l’islamisme radical capter le champ nationaliste et tenter, comme au début des années 1990, de prendre le pouvoir» et «le maintien du voisin marocain dans son statut d’adversaire principal, justifiant par là la continuité d’un rapport de force et le niveau actuel du budget de la Défense».

«Car le redire n’est pas inutile : le conflit à propos de l’ex-Sahara espagnol n’est pas la cause de la mésentente entre les deux frères ennemis du Maghreb, il en est la conséquence. Et il faudra plus que le Hirak du peuple algérien pour remédier à cette tare consubstantielle», considère le magazine.

Dans cet éditorial intitulé : «Comment l’Algérie a +perdu+» l’Afrique», l’hebdomadaire observe que «d’une diplomatie de combat à un certain repli sur soi, d'un exemple de lutte pour l'indépendance à l'obsession de la reconnaissance du Sahara occidental, l'Algérie s'est peu à peu +désafricanisée+», soulignant que «si le risque de propagation révolutionnaire est faible, le pays n'en inquiète pas moins le reste du continent».

La publication juge en effet que même si le spectacle de ces centaines de milliers d’Algériens manifestant leur rejet du «mandat de trop» et poussant vers la sortie un président malade ne peut que trouver un écho favorable dans les pays où une partie de l’opinion et de la société civile s’estime confrontée à une situation similaire (chef d’État trop âgé, paralysie institutionnelle, arrogance du pouvoir, atonie de la vie politique…), le risque de contagion espérée ou redoutée est à la mesure de l’image projetée par l’Algérie au sud du Sahara : brouillée et ambivalente.

«Jeune Afrique» rappelle qu’ «il fut un temps où cette jeune nation née d’une lutte exemplaire pour son indépendance siégeait au panthéon des héros panafricains». «C’était en 1963, le 25 mai : sous les vivats de ses pairs, Ahmed Ben Bella prenait place à Addis-Abeba parmi les fondateurs de l’Organisation de l’unité africaine (OUA)», relate le magazine.

L’hebdomadaire souligne, dans ce cadre, que «sous la houlette d’un certain Abdelaziz Bouteflika, alors inamovible ministre des Affaires étrangères du président Boumediène, la diplomatie algérienne fut une diplomatie de combat sur tous les fronts de la lutte anticoloniale, de l’Angola à la Palestine, de l’Afrique du Sud au Vietnam. Elle était, aux yeux du courant +progressiste+», alors majoritaire au sein de l’opinion africaine, aussi populaire que respectée».

«Puis vinrent les années 1980 et les premiers signes d’un repli de l’Algérie autour de ses intérêts nationaux : en l’occurrence, le conflit du Sahara occidental avec le Maroc», affirme-t-il en observant que «toute la diplomatie africaine d’Alger fut mobilisée autour d’un objectif précis : faire reconnaître l’entité sahraouie en tant qu’État virtuel par l’OUA».

«Argent, pressions, lobbying, les Algériens mirent le paquet, et les Marocains, alors adeptes de la diplomatie du cigare, de la pastilla et du rocking-chair, se rendirent presque sans combattre», écrit-il.

«En 1984, la RASD fit son entrée à l’Africa Hall. Mais l’image de l’Algérie en Afrique avait, du coup, changé : la solidarité du pays n’était plus automatique, elle devenait conditionnelle», fait remarquer «Jeune Afrique».

Selon la publication, «la suite de l’histoire se lit comme la chronique d’un recroquevillement et d’une lente +désafricanisation+ de la politique extérieure algérienne».

«La décennie 1990, marquée par la guerre civile, laisse très peu de champ au déploiement d’une politique continentale», note ainsi l’hebdomadaire en relevant que «lors de ses premières années au pouvoir, Abdelaziz Bouteflika tente bien de renouer avec la passion africaine qui l’habitait dans sa jeunesse».

«Mais la maladie rattrape le natif d’Oujda dès 2005. Il cesse bientôt de voyager et, à partir de 2013, perd peu à peu toute capacité de contact direct avec ses pairs – y compris africains. Il semble les écouter, mais ne dit plus un mot, et les +audiences+ finissent par cesser, tant elles sont surréalistes», relève-t-il.

Depuis dix ans et en dehors de quelques forums tenus pour tenter (le plus souvent en vain) de donner une impulsion aux investissements algériens sur le continent, la présence de l’Algérie en Afrique se limite à celle que sa diplomatie continue d’occuper au sein de l’UA, indique la publication considérant que «ce n’est pas un hasard si les visages des personnalités algériennes connues en Afrique sont ceux des diplomates passés par le siège d’Addis-Abeba – Ramtane Lamamra, Saïd Djinnit, Smaïl Chergui – ou celui du très rugueux Abdelkader Messahel, l’incontournable ministre des Affaires africaines, maghrébines puis étrangères de Bouteflika».

Pour le magazine, «en dehors de cette résilience panafricaine, le seul hologramme que l’Algérie envoyait d’elle-même au sud du Sahara était, jusqu’au 2 avril, celui d’un chef grabataire».

«Si l’on ajoute à cela une politique antimigratoire dure, marquée par de multiples expulsions vers le Niger et illustrée par les récits poignants des clandestins subsahariens victimes d’agressions racistes (comme ailleurs au Maghreb, de Casablanca à Tripoli), on comprend que le processus d’assimilation de l’opinion africaine aux insurgés pacifiques d’Alger soit tout sauf évident», observe «Jeune Afrique».

Abordant le rôle de l’armée, la publication note que «l’opinion subsaharienne a tendance à considérer que sans la défection de l’état-major de l’armée algérienne le palais d’El-Mouradia aurait toujours le même locataire».

«Dans le rôle du marionnettiste, un homme qu’un chef d’État rencontré récemment qualifiait devant moi de +traître envers un président à qui il doit tout+: le général Gaïd Salah», affirme l’éditorialiste.

«On sait que cela est à la fois exact et inexact, ce grand corps n’ayant joué aucun rôle dans l’ébullition de la rue algérienne, se contentant par pur pragmatisme de précipiter l’évaporation du fantôme. Mais l’idée que l’armée, qui a créé l’État indépendant, n’a cessé depuis d’exercer sa tutelle et son contrôle sur les gouvernements successifs, est à ce point ancrée qu’il est difficile pour bon nombre de partenaires africains de l’Algérie d’imaginer qu’elle n’ait pas, à un certain degré, manipulé la révolution en cours», explique-t-il.

«Il est vrai qu’avec son statut de superpuissance continentale, ses 10 milliards de dollars consacrés chaque année à la Défense, son demi-million de conscrits, mais aussi sa légitimité historique, sa discipline, sa politisation et son idéologie du nationalisme exclusif, l’Algérie des militaires fascine et inquiète ses voisins», souligne l’hebdomadaire.

La publication se demande «comment l’Armée nationale populaire (ANP) sortira-t-elle de la tempête démocratique en cours? Transformée? Différente? Républicaine au sens strict du terme? Enfin rajeunie à sa tête après le départ, inéluctable à court terme, d’un généralissime de 79 ans, quasi ultime survivant en activité de la glorieuse génération des maquisards?».

09/04/2019