Le Maroc condamne l’initiative américaine tendant à dénaturer le mandat de la Minurso. Le Pr El Hassane Boukantar, spécialiste des relations internationales, explique les enjeux de cette affaire.

Quelle est votre analyse, en tant que spécialiste, de la proposition tendant à l'élargissement du mandat de la MINURSO ou à la mise en place d'un mécanisme international alternatif de surveillance des droits de l'Homme dans les provinces du Sud ?

El Hassane Boukantare : Il s’agit, comme tout le monde en convient, d’un changement important de la position onusienne dans le processus de recherche d’une solution à la question du Sahara. Mais il ne faut pas aller vite en besogne. Et il faut savoir raison garder. Car, l’on est face à une proposition, une première mouture, qui n’est pas encore soumise au Conseil de Sécurité, qui n’est donc pas définitive. D’ici le 25 avril, nous pouvons exercer –comme l’ont fait nos adversaires- un lobbying, mener des actions pour faire changer d’avis les responsables onusiens. En ce sens, n’oublions pas que le dernier rapport du Secrétaire général des Nations-unies, Ban Ki-moon, avait loué les efforts du Maroc en matière des droits de l’Homme et son ambition de travailler avec les instances internationales sur ce plan. C’est ce qu’on a relevé également dans les propos du rapporteur de l'ONU sur la torture, Juan Mendez, lors de sa dernière visite dans les provinces du Sud.

 

La décision émane des Etats-Unis, considérés comme l’un des alliés stratégiques du Maroc. Peut-on parler de revirement de la position américaine ?

C’est là où le bas blesse. On s’y attendait peu d’autant que, comme vous l’avez signalé, les Etats-Unis sont un allié majeur du Maroc. Or, il se trouve qu’ils sont derrière cette initiative. Ceci montre qu’une nouvelle tendance est en train de voir le jour. A savoir que les adversaires de notre intégrité territoriale, ont changé de fusil d’épaule, en ramenant le conflit du Sahara sur le terrain des droits humains, puisqu’ils ont cédé du terrain sur les autres registres. Ils ont exercé un fort lobbying qui, paraît-il, s’est avéré concluant mais pas pour longtemps, je pense.

 

Peut-on parler de défaite de la diplomatie marocaine ?

Je ne pense pas. La question qui se pose est de savoir si ce revirement états-unien est un changement de vision globale ou s’il s’agit uniquement d’une question faisant partie de cette vision globale. Il y a, à mon sens, une explication à cela : l’arrivée d’un nouveau secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères US, John Kerry. Sans oublier Susan Rice, ambassadrice américaine auprès des Nations unies, favorable à la thèse du Polisario et qui ne le cache pas. 

 

Vous avez parlé de lobbying exercé par les adversaires du Maroc. Le Royaume dormait-il sur ses lauriers ?

Vous savez, la  diplomatie marocaine a marqué plusieurs points ces dernières années. Souvenez-vous, en 2009, le Maroc est parvenu à convaincre 250 membres du Congres américain de la justesse de sa cause. Lesquels congressistes ont écrit à Obama, lui demandant d’appuyer le projet d’autonomie présenté par le Royaume. Aujourd’hui, nous sommes devant un fait qui risque d’impacter négativement notre cause. Mais il importe d’essayer de l’atténuer, de pousser les Américains à revoir leur copie, de s’appuyer sur nos alliances traditionnelles et en chercher d’autres. Surtout, on ne connaît pas encore la position de la Russie et de la Chine. La France, via le président François Hollande, a exprimé son soutien au Maroc. Il faut également capitaliser sur cela.

 

On a rarement vu les partis politiques aussi bien associés au dossier du Sahara marocain comme aujourd’hui. Peut-on dire : « à quelque chose malheur est bon » ?

Je ne partage par cet avis du moment que la question du Sahara marocain est l’affaire de tous les Marocains quelle que soit leur étiquette politique et quels qu’ils soient. La réunion des chefs de partis politiques avec les conseillers royaux est une réunion d’information, de remobilisation. Il est aussi et surtout question d’adresser un message à l’étranger, de faire savoir à la communauté internationale que le Maroc est uni pour défendre sa cause nationale.

 

Que faut-il faire concrètement ?

Il faut travailler dans la sérénité, loin de tout empressement et toute hâte. Il faut savoir qu’il est question de longue haleine. Et surtout comment, aujourd’hui, faire basculer les choses en notre faveur. Il faut savoir que, par le passé, bien d’autres résolutions en défaveur du Maroc avaient été présentées au Conseil de sécurité, et que nous les avons fait amender ou changer carrément. L’adoption de toute résolution passe par tout un processus de débat, de concertations, avant la prise de décision finale. Nous avons donc le temps de faire changer d’avis les Américains et les votants au sein du Conseil de sécurité. Et ce n’est pas impossible. 

 

17/04/2013