Accord agricole, migrations, Afrique… Les relations entre l’Europe et le Maroc sont au cœur de toutes les attentions. Ahmed Réda Chami, ambassadeur du Maroc auprès de l’Union européenne et ancien ministre de l’Industrie, nous livre son éclairage. 

 

Dans les relations Maroc-Union européenne (UE), il y a un point d’achoppement concernant l’accord sur les produits agricoles et la décision de la Cour de Justice européenne (CJUE). Laquelle avait jugé que cet accord ne peut être applicable sur le territoire du Sahara. Où en est-on aujourd’hui ?

 

Depuis février, nous avons beaucoup travaillé pour répondre aux contraintes que la Cour de Justice a identifiées. L’UE est un espace de droit et lorsqu’une telle instance émet un avis, on ne peut uniquement faire valoir notre partenariat sans prendre en compte ses interrogations. Même si, selon le droit européen, l’argumentaire développé par la CJUE n’est pas contraignant, l’esprit de ce jugement doit être respecté. Nous avons donc œuvré avec la commission pour amender cet accord. Ce fut l’objet d’âpres négociations. Pour preuve, cela fait maintenant neuf mois que nous travaillons sur ce volet. Selon la Cour, puisque le Sahara est listé comme territoire non-autonome auprès de l’ONU, il est donc distinct du Maroc. Aussi, quand le Royaume signe un accord avec l’UE, on ne peut y inclure implicitement le Sahara. Cependant, il est stipulé qu’il est envisageable de le faire légalement, mais à deux conditions : expliciter clairement qu’il est partie prenante de l’accord et obtenir le consentement des populations concernées.

 

La situation pourrait donc se débloquer…

 

Nous allons envoyer un courrier à la Commission afin de préciser que les produits agricoles du Sahara sont bien intégrés dans l’accord. Nous démontrerons combien il sera bénéfique pour les populations concernées, bien que cela n’ait pas été demandé par la Cour. La Commission a jugé qu’on obtiendrait un accord plus solide en y ajoutant cet argument fondé. Quand on a récupéré le Sahara (qu’on appelait le Sahara espagnol), en 1975, il n’y avait pratiquement rien sur le territoire. Nous y avons construit des routes, des ports, des aéroports, des hôpitaux, des écoles, du logement social. Aujourd’hui, l’indice de développement humain au Sahara est supérieur à la moyenne nationale. Enfin, sur le consentement des populations, la CJUE n’a pas détaillé la procédure à adopter. Nous avons proposé à la Commission la mise en place de mécanismes de démocratie représentative : la consultation des instances élues, tant au niveau régional que national

 

Selon vous, quand se tiendra cette consultation ?

 

Sans trop nous avancer, dans les deux ou trois mois qui viennent.

 

Selon l’évolution des négociations, dans le domaine de l’export, le Maroc pourra-t-il continuer à agir en qualité d’autorité compétente au Sahara ?

 

Quand la Cour précise que le Sahara est inscrit en tant que territoire non-autonome auprès de l’ONU, je rappelle qu’il s’agit-là d’une démarche commencée en 1962 par le Maroc lui-même. La décolonisation s’étant opérée par étapes, nous n’avons recouvert notre souveraineté sur le Sahara qu’en 1975. Nous agissons donc en tant que puissance souveraine, même si les Européens nous assimilent à une puissance “administrante” de facto. Donc, quelle que soit l’issue des négociations, c’est bien le Maroc qui continuera d’agir sur le Sahara.

 

Quelles sont les relations qui devront exister entre l’Union européenne et l’Union africaine et quel rôle devra avoir le Maroc dans ces négociations ?

 

Les défis qui se posent aux Africains et aux Européens sont notamment le développement économique en Afrique, l’avenir de la jeunesse africaine, la sécurité, la migration, les changements climatiques. Par exemple, sur le développement de l’Afrique, il faut bien comprendre que cela se joue beaucoup dans le secteur privé. Ainsi, le Maroc est le premier investisseur dans ce secteur en Afrique de l’Ouest, le second sur la totalité du continent à travers les banques, les assurances, etc. Depuis sa réintégration dans la famille africaine, le Maroc se réjouit de faire partie de ce sommet. Il compte bien y apporter son expérience et son expertise. Dans le même temps, certains ont soulevé la question de la présence au sommet de la République arabe sahraouie démocratique (RASD, ndlr). La réponse de la porte-parole de l’UE a été très claire à ce sujet, sa présence ne change en rien à la non-reconnaissance de la RASD par l’Union européenne.

 

Quelle est la position du Maroc sur la politique migratoire avec l’Europe ?

 

Je vais être très honnête avec nos partenaires européens : difficile de faire mieux ! Souvenez-vous quand il y avait des “pateras”, ces embarcations précaires. On ne les voit plus chez nous. Notre pays protège ses frontières avec des moyens conséquents. Grâce à ce travail, il y a peu de départs vers les frontières européennes. La charge humaine, financière, logistique que supporte le Maroc pour rester à ce niveau est croissante. De plus, le Royaume a sa propre politique migratoire. Nous étions un pays de transit, désormais, nous sommes un pays de résidence. Sur les 29 000 demandes de régularisations constatées en 2013, 25 000 personnes ont obtenu leur carte de résidence, ce qui leur donne accès aux soins, à l’école, au logement, etc. Une deuxième phase a été lancée en 2017.

 

L’Union européenne est le premier partenaire commercial du Maroc. Dans une économie mondialisée, faut-il conserver cette situation économique privilégiée ou regarder vers d’autres marchés ?

 

En 2016, il y a eu 36 milliards d’euros d’échanges avec les Européens, 21 milliards d’euros d’importation et 14 milliards d’exportation. Nous avons un déficit commercial avec l’Europe. Mais ces accords de libre-échange ne concernent pas uniquement les échanges marchands. C’est aussi des transferts de technologie, de convergence vers l’acquis communautaire et les normes européennes. Le marché européen restera le plus important pour nous, même si nous avons commencé à diversifier nos partenariats avec les Etats-Unis, l’Afrique, la Russie, la Chine, etc.

 

Le Maroc est très en avance sur la question des énergies ­renouvelables. Le pays s’est-il lancé dans ce domaine pour l’Europe ?

 

Ce choix-là était dicté avant tout par la volonté du Souverain, lequel est très sensible à l’environnement. D’ailleurs – et j’étais ministre de l’Industrie à l’époque – j’ai pu constater que l’ambition du roi Mohammed VI était bien au-delà de celle que nous avions envisagée dans les ministères. Elle s’inscrit dans une vision à long terme. Une fois l’énergie reliée au réseau national, nous voulions pouvoir l’exporter vers l’Europe, laquelle a fait passer la directive “20-20”, soit 20 % de l’énergie consommée en Europe issue du renouvelable d’ici à 2020. Avec la possibilité d’importer cette énergie, le Maroc s’est positionné “naturellement” sur ce segment et il a eu raison. 

15/02/2018