Ils ont été des milliers à défiler dans le calme, jeudi à Ouargla, pour revendiquer «le droit au travail» et l'arrêt des poursuites judiciaires contre des chômeurs qui avaient manifesté en février.

Des chants patriotiques saturés sortent par la sono installée devant une stèle commémorative du 1er novembre 1954 (début de la guerre de libération). Des chômeurs venus de tout le pays scandent des slogans bien préparés «Le peuple veut faire tomber le chômage» en agitant frénétiquement de petits fanions aux couleurs de l'Algérie. Des militants se disputent pour hisser le drapeau national sur le mât spécialement installé pour l'occasion. 

 

Jeudi, sur cette si symbolique place de l'Armée de libération nationale (rebaptisée «Tahrir») dans le centre ville de Ouargla, à quelque mille kilomètres au sud d'Alger, la Coordination nationale des chômeurs n'a certes pas réuni comme elle l'avait souhaité «un million de manifestants». Mais elle a réussi ce qu'aucun mouvement social n'était parvenu à faire depuis longtemps, même pendant les émeutes de 2011: faire paniquer le pouvoir. 

 

Pourtant, la contestation dans le sud, poumon économique de l'Algérie pour ses ressources en hydrocarbures, ne date pas d'hier. «Au début des années 90, les gens exprimaient déjà un sentiment d'injustice contre la mauvaise répartition des richesses, rappelle un ancien du Mouvement des enfants du Sud pour la justice, le premier à s'être structuré au début des années 2000. Ce qui se passe aujourd'hui avec les chômeurs est une continuité.» 

 

«On demande juste aux autorités de nous regarder un peu» 

 

La condamnation de chômeurs à de la prison ferme (à Laghouat, plus au nord) en début de semaine n'aura pas suffi à désamorcer le ras-le-bol. Ni l'envoi d'un nouveau préfet. Ni les tentatives pour décrédibiliser le leader du mouvement Tahar Belabbès en le faisant passer pour un «soulard» et un «drogué». Ni les discours de politiques dont Amar Ghoul, président du Rassemblement de l'espoir de l'Algérie (néo-islamiste), qui a appelé les jeunes à ne pas sortir pour «contrecarrer toute tentative de déstabilisation de l'Algérie» au nom de «la sécurité et l'unité du pays». Ni même les mesures annoncées par le premier ministre Abdelmalek Sellal en faveur des habitants du sud: recrutement prioritaire pour les populations locales, ouverture de nouvelles formations dans les métiers du pétrole, crédits à taux bonifié pour les créateurs de micro-entreprises. 

 

Khalil, un enfant du ksar (le quartier le plus ancien de la ville), assure «entendre les mêmes promesses depuis des années». «On s'est tus trop longtemps! Tout ce qu'on réclame, c'est un boulot, et que cette vie soit vivable. Est-ce qu'il existe à Ouargla une route goudronnée de bout en bout? Non. De l'éclairage public? Non. On demande juste que les autorités nous regardent un tout petit peu.» 

Des gestionnaires locaux incompétents 

 

À Hassi Messaoud, la grande base pétrolière qui se trouve à moins de 100 kilomètres, la colère est la même. Les chômeurs y coupent régulièrement les routes et organisent des sit-in devant l'Agence locale de l'emploi. Trottoirs défoncés, cités décrépies et décolorées par le soleil, bitume fissuré quand il est possible de faire la différence entre la poussière et le sable amené par les vents, rien n'indique que l'on se trouve dans la commune la plus riche d'Algérie. 

 

De l'argent, il y en a. La wilaya (préfecture) de Ouargla dispose d'un budget annuel de 500 millions d'euros. En 2012, seuls 22 % de cette enveloppe ont été dépensés. Mohamed Kamel Abazi, député TAJ (néo-islamistes) de Ouargla, soupire. «Le problème, ce n'est pas le manque de volonté politique ou les décisions prises à Alger. C'est l'application des mesures sur le terrain. On se retrouve avec des gestionnaires locaux incompétents. Soit Alger les nomme dans le Sud par mesure disciplinaire ou parce qu'ils sont en début ou fin de carrière.» La faute à la corruption, aussi. À la bureaucratie, beaucoup. 

 

Moussa a 25 ans. La politique, il ne veut pas en entendre parler. La voix étranglée, il enlève de ses pieds une tong qui tient avec des attaches en métal. «Cette chaussure, je la porte depuis 2004. J'habite dans une grotte dans la forêt. On m'a dit d'aller voter. Je suis allé voter. À chaque fois qu'un directeur de l'emploi est nommé, il me fait des promesses mais mon nom ne sort jamais dans la liste. Ils nous ont poussés à bout. Il faut que ça change». 

19/03/2013