Un drame est presque complètement ignoré, notamment dans les pays du Maghreb, que ce soit au Maroc ou en Algérie. Ceux qui sont nés dans les années 70 ignorent tout de cette date fatidique du 18 décembre 1975; cette date qui a mis fin à un rêve caressé par l'ensemble des peuples dans la région. 38 ans plus tard, l'émotion, la colère et la frustration, sont encore là.

L'automne de cette année n'annonçait rien de bon sur le ciel maghrébin; les relations entre l'Algérie et le royaume du Maroc n'étaient pas au beau fixe et pour cause. La question du Sahara a pris une autre tournure après la marche verte lancée par le roi du Maroc au mois de novembre de cette même année. Mais nul ne pensait que ce différent allait prendre des proportions alarmantes.

Cette nouvelle donne géopolitique allait mettre les deux pays voisins dans une situation de conflit, qui, malheureusement allait s'inscrire dans la durée. Un mois après la marche verte, les autorités algériennes de l'époque vont commettre l'irréparable: 45.000 familles marocaines installées en toute légalité dans ce pays depuis le 19ème siècle expulsées d'une manière brutale et inhumaine. Ironie du sort, la majorité des enfants de ces familles ne savaient même pas qu'ils étaient marocains, nés en Algérie.

 

Ils ne s'étaient jamais posés la question sur leur origine. Ils étaient des citoyens algériens à part entière si l'ont tient compte du droit du sol et des liens familiaux. Mais trêve d'utopie, nous ne sommes pas en Europe pour faire valoir ces droits. A partir de la mi-décembre, les premières rumeurs commençaient à se répandre comme une trainée de poudre et l'inquiétude était à son comble.

 

La communauté marocaine en Algérie allait connaitre les affres de la déportation, car en réalité, ce n'étaient pas des expulsions d'étrangers vers leur pays d'origine, mais d'algériens d'origine marocaine nés dans ce pays avant même le déclenchement de la révolution de novembre 1954. Faut-il rappeler que des milliers de marocains ont combattu pour l'indépendance de l'Algérie et beaucoup sont tombés au champ d'honneur au moment où certaines familles algériennes fuyaient pour trouver refuge au Maroc...? Mais ceci est une autre histoire que le clan d'Oujda aura du mal à expliquer aux générations futures. 

 

Récit d’une déportation 

 

Nous sommes le mois de décembre 1975 et ça coïncide avec la fête de l’Aid el Kébir. Un camarade de classe m’interpelle. Il m’informe que la police me demande. La famille est pour sa part déjà détenue. Je n’ai même pas le temps de retourner en classe pour récupérer mes cahiers.Mon cartable est en effet à la maison. Je quitte le collège au vu au su de tout le monde pendant la récréation. Je me sens choqué et humilié. Je monte dans le fourgon de la police. Un policier m’y dit : "Vous partez au Maroc pour insulter le roi Hassan II." Nous faisons partie de la dernière vague des expulsés. J’arrive dans un commissariat rempli de personnes promises à la déportation. La situation peut être qualifiée de dramatique. Les enfants pleurent. Il fait froid. Cette scène indigne horrifie. Un jeune policier que je connais est présent. J’entre au commissariat, car les gens sont à ce point nombreux qu’ils débordent les alentours dans une cohue indescriptible. Et ce à telle enseigne que l’on finit par les placer dans des garages. J’entre à cet endroit et donne un coup de coude à ce policier de ma connaissance. Mon père intervient pour me défendre. Le policier répond par une double agression : physique et verbale. Il fait un croche-pied à mon père, le qualifie de **. Mon frère aîné Hassan accourt et frappe le policier d’une façon répétée. Il lui assène coup de poing et coup de tête. Mon frère est ceinturé ; isolé et passé à tabac. Il sort ensanglanté. Non expulsable, la décision de lui faire suivre le même sort que beaucoup de Marocains est prise. Il est fouillé. L’on trouve par devers lui un permis de conduire. Ce document algérien lui est retiré ; déchiré et jeté en morceaux à sa face. Un voisin s’émeut de ce drame et proteste, en guise de réponse il a reçu de la part d’un policier un coup de poing fatal en plein visage. A tel point qu’il s’est retrouvé avec des dents cassées. Je reconnais que c’était la seule personne qui avait protesté. Au fait c’est un proche de la famille. A suivre. 

 

Cette personne protestataire est un proche de ma famille. En guise de réponse il reçoit de la part d’un policier un coup de poing en plein visage. Ce dernier s’est retrouvé avec des dents cassées. Nous sommes donc embarqués dans des mini-bus de couleur bleue de marque belge Van-Hool. Nous sommes acheminés à la frontière algéro-marocaine. Nous y arrivons la nuit. Au poste frontière algérien il y a beaucoup de policiers. Il y a beaucoup de familles en pleurs. Je m’occupe pour ma part de ma soeur Bouchera qui n’a que six mois et est donc encore en langes. Je tente de m’extirper de cette cohorte sans fin pour rejoindre le poste frontière marocain. Un policier m’intercepte cependant et me refait entrer dans le rang. Il m’intime l’ordre d’y demeurer. La raison invoquée est que la fouille concerne aussi Bouchera. Le bébé qu’elle est alors est supposé porteur d’argent et de bijoux dissimulés dans les langes. En fait nous ne transportons aucun objet de valeur. Nous n’avons que quelques couvertures et quelques draps pour nous couvrir du froid que nous traînons dans de gros sacs en tissu. Cependant et en dépit du bon sens Bouchera est tout de même dévêtue de ses langes. Nous arrivons donc au poste frontière marocain. Les gens y font de nouveau la queue pour les formalités administratives d’entrée. Pour se réchauffer des feux sont allumés spontanément par les déportés. Le Croissant rouge marocain distribue un peu de pain et de lait. Mon frère Hassan reprend l’attitude qu’il avait eu de l’autre côté de la frontière. Il proteste contre les conditions d’attente. Un policier intervient alors et le menace de le molester. J’ai peur et retiens mon frère par la main, je lui fais entendre que nous avons déjà notre part de violence subie. Il ne nous appartient pas de récidiver. Le lendemain, nous arrivons à Oujda. 

C’est une grande ville distante de la frontière algérienne d’environ 10 km. Nous sommes provisoirement accueillis dans la cour d’une école primaire dans laquelle a été monté un nombre important de tentes. La situation s’y prête. Il s’agit en effet d’une période des vacances scolaires. J’ai alors l’occasion d’y rencontrer mes camarades de classe. J’y vois en effet Karim (1). Ce dernier est originaire du quartier nègre (Grabat) de Ain Témouchent. Nous jouons dans la même équipe de football. La veille nous avions marqué un but contre l’équipe adverse du lycée Chiekh El Ibrahimi. J’y rencontre Mimoun. C’est un garçon blond, originaire du Rif marocain dont la famille possède une crèmerie à Ain Témouchent. J’y vois également deux frères : Abdelkader et Boumédiène. Ils sont déportés alors que leurs parents eux restent en Algérie. Il s’agit à n’en pas douter d’un drame. Des familles sont en effet disloquées par cette tragédie. Pour notre part nous ne restons pas à l’école d’Oujda. Nous sommes en effet propriétaires d’un appartement à Mohammedia, distante de Casablanca d’environ 20 km. Mon grand-père maternel y a lui-même séjourné en son temps. Cette demeure est acquise par maman au cours des années soixante-dix. C’est pourquoi un accord a été vite trouvé avec les autorités locales qui ne nous retiennent guère. Un titre de transport nous est fourni. Dès vingt et une heures nous partons à bord d’un train en direction de Mohammedia. Ma mère refuse de prendre place en seconde classe. Elle choisit d’emblée la première classe. Un contrôleur la tance. Devant ses protestations véhémentes de déportée, ma mère parvient cependant à imposer son choix au représentant des chemins de fer chérifiens. Arrivés à Mohammedia, nous nous installons chez mon grand-père maternel. Mon père trouve sur place un travail dans une grande usine du nom de Licoma. C’est un établissement qui fabrique des jeans pour l’exportation. Mon frère aîné trouve un emploi dans une autre usine. 

 

Notre intégration est donc réussie par rapport aux autres expulsés. A titre d’exemple, nous avons besoin à un moment donné de lait pour ma soeur Bouchera. Ce sont les collègues de mon père qui, dans un geste de solidarité, organisent une quête pour l’achat du lait. Cependant, notre niveau s’affaisse. Nous étions habitués à vivre dans l’aisance jusqu’alors. Nous connaissons pourtant dès lors les difficultés d’une vie modeste. Ma mère ne veut pas vivre au Maroc. Le régime du roi Hassan II s’investit beaucoup dans l’intégration des déportés. Des personnes qui, en Algérie, n’avaient jamais travaillé, se voient offrir un emploi. Il n’est cependant nullement aisé de répondre aux attentes de quarante mille familles en même temps. L’on s’efforce de loger le plus grand nombre de gens. L’on emploie un certain nombre de personnes jeunes de sexe mâle dans la police auxiliaire. L’on distribue des bons d’alimentation. D’autres sont embauchés dans des usines. D’autres encore partent en Belgique et en Hollande. Ils bénéficient des dispositions de l’ordonnance de 1944 qui donnent le droit à la nationalité française aux Marocains nés en Algérie française. Pour notre part, nous ne pensons pas à cette possibilité. Je suis alors inscrit dans une classe de troisième. Six mois plus tard je rejoins ma mère en Algérie. Maman n’a pas résisté au Maroc puisqu’elle avait des biens immobiliers à Ain Temouchent.

09/06/2013