Le gouvernement algérien a géré la prise d’otages sur le site gazier d’In Amenas en optant pour la manière forte. Une ligne dure qui tranche avec la stratégie de dialogue adoptée jusqu’alors par Alger dans la crise au Sahel. Décryptage.

En attaquant, mercredi 16 janvier, un complexe gazier à In Amenas, dans le sud-est algérien, les djihadistes de Mokhtar Belmokhtar - un groupe dissident d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) - ont précipité, malgré elle, l’Algérie en première ligne dans la crise malienne.

 

"Ce coup porté [à In Amenas] est une épreuve politique très grave pour le pays", affirme ainsi Benjamin Stora, spécialiste de l'Algérie et professeur à l'université Paris-XIII, à FRANCE 24. Une grave épreuve, en effet, car jamais les islamistes n’avaient jusqu'ici réussi à s’emparer d’une installation pétrogazière algérienne, même pendant la guerre civile (1991-2001).

 

La réponse algérienne a donc été brutale. L’intervention des forces spéciales sur le site s’est soldée par un bain de sang. Une méthode dure qui n’étonne pas Bernard Lugan, spécialiste de l’Afrique. "L’Algérie a toujours adopté une ligne qui consiste à dire qu’elle ne négocie en aucun cas avec les preneurs d’otages, souligne-t-il dans une interview à Atlantico. L’Algérie est partisane de la manière forte et choisit d’intervenir systématiquement en dépit du coût humain que cela provoque."

 

Jacobinisme algérien

 

Un avis partagé par Ahmed Rouadjia, docteur en histoire et en sociologie politique. "L’intransigeance qui caractérise le gouvernement algérien procède d’une sorte de culture jacobine (…) à la manière de Robespierre (…) qui n’admet ni contradiction, ni contradicteur. Une posture qui répugne au dialogue", analyse l’expert dans une interview dans le même journal Atlantico.

 

Il est vrai que, depuis la décennie noire qui a fait plusieurs dizaines de milliers de morts, Alger n’a jamais "dialogué" avec les terroristes. Même sous la récente pression des Britanniques et des Japonais qui ont appelé les autorités algériennes à mettre un terme "immédiat" à leur assaut contre le site gazier, jeudi.

 

Attentisme algérien

 

Pourtant, jusqu’à la prise d'otages d'In Amenas, la position algérienne face à la crise au Sahel était toute autre. L’Algérie a, jusque là, toujours prôné un "règlement politique" du conflit malien. Autrement dit plus diplomatique. "Le gouvernement de Bouteflika n’a jamais voulu s’impliquer dans la crise au Sahel, il voulait garder sa position attentiste", explique Jean-Yves Moisseron, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), interrogé par FRANCE 24. Longtemps, Alger a donc joué la carte de la prudence, souvent incomprise par la communauté internationale. Pourquoi le pays le plus riche et le mieux armé de la région n’agit-il pas pour aider ses voisins à repousser l’offensive islamiste ?

 

L'Algérie a toujours craint d’être entraînée dans un bourbier saharien - un "Sahelistan" - alors qu'elle peine déjà à combattre les islamistes implantés sur son territoire, principalement en Kabylie. "Si l’Algérie n’a pas réussi à éradiquer le terrorisme sur son propre sol durant les deux dernières décennies, comment pourrait-elle y parvenir dans la région ?", peut-on lire dans le rapport de février 2012 du Centre d’études stratégiques de l’Afrique (Cesa), un think-tank basé à Washington. À ce titre, Alger a longtemps tenté de négocier avec le mouvement touareg islamiste Ansar Dine. "Son chef, le Touareg Iyad Ag Ghali, a souvent été un interlocuteur de l’Algérie. Il [était] d’ailleurs surnommé dans la région 'l’homme des Algériens’", expliquait en octobre dernier Mathieu Guidère, spécialiste de l’islam radical, à FRANCE 24.

 

"Une attitude difficile à décrypter"

 

Pour Pierre Boilley, responsable du Centre d’études des mondes africains (Cemaf), la "retenue" algérienne dans le dossier malien est également liée à l’histoire passionnelle entre l’Algérie et AQMI.

 

D’une part, "Aqmi est un monstre créé par l’Algérie car le groupe est constitué d’anciens membres du Groupe islamique armé [le GIA, impliqué dans la guerre civile des années 1990, NDLR]". Mokhtar Belmokhtar, qui a commandité la prise d’otages, est d’ailleurs un Algérien et un ancien chef d’Aqmi (qui a pris ses distances avec la nébuleuse terroriste en décembre 2012). D’autre part, Alger est suspecté d’entretenir des liens avec Aqmi dans le nord du Mali, théâtre d’importants trafics d’armes et de drogues.

 

Le double jeu d’Alger face au terrorisme brouille donc les cartes sur l’échiquier sahélien. "L’attitude d’Alger est parfois un peu difficile à décrypter. Il y a eu un état-major commun [entre le Niger, le Mali, la Mauritanie et l'Algérie en 2010, NDLR] mais qui a fait peu de choses en vérité", a récemment confié Alain Juppé, ancien ministre français des Affaires étrangères, sur FRANCE 24. Reste à savoir désormais si l’attaque d’In Amenas est de nature à changer la donne...

19/01/2013