Historiquement, le Maghreb fut toujours une zone d'un intérêt particulier pour les Etats -Unis. La position  stratégique du Maghreb et la richesse de son sous sol en font une région très convoitée.  Dans le contexte de la guerre froide, le Maghreb était considéré par les stratèges américains comme un sous système du grand système régional méditerranéen dont la partie non européenne (asiatique et africaine) constituait une zone périphérique que se disputaient les deux grandes puissances. De ce point de vue, les Etats Unis avaient quelques raisons de penser que leurs alliés européens partageaient leurs préoccupations de couvrir les zones vulnérables de la périphérie[1]. Les américains ont jugé plus opportun de « confier aux français la garde provisoire d'un espace stratégique essentiel pour l'Occident guidé par Washington »[2]. A  l'époque, la politique américaine avait trois objectifs : faire barrage à une pénétration soviétique dans la région par un renforcement de la présence militaire et politique, contenir la poussée du nationalisme radical dans le monde arabe et assurer l'acheminement du pétrole vers l'Occident. Suivant cette logique, l'attitude des Etats Unis envers les trois pays du Maghreb évolua selon les intérêts que présentait chaque pays dans un environnement dominé par la logique de confrontation entre l'Est et l'Ouest. 

La  fin de la guerre froide vers le début de la décennie 1990 a relancé la compétition entre européens et américains pour le contrôle de la région. La lutte contre le terrorisme permet aux américains de se rapprocher davantage des Etats du  Maghreb qui coopèrent avec  eux dans la guerre qu'ils ont déclarée à cette nouvelle menace. L'après 11 septembre a été marqué par une intense activité diplomatique américaine : formation de coalition, projet du grand Moyen - Orient et le forum de l'avenir organisé au Maroc en 2004. Quelle est, aujourd'hui, l'influence américaine dans les pays du Maghreb ? Quels sont les intérêts vitaux des Etats- Unis dans la région ? Quelles stratégies les américains développent - ils au Maghreb ?

I.     Des premières initiatives américaines au projet du Grand Moyen Orient

Tout a commencé  à Casablanca en 1994, lorsque les Etats Unis ont convoqué une grande conférence économico- diplomatique sur le Moyen Orient et l'Afrique du Nord. Ce grand rendez- vous, directement lié au processus de paix au Proche Orient initié à Madrid, avait pour «  objectif (entre autres) la mise en place d'une communauté économique du Moyen Orient et d'Afrique du Nord qui impliquerait, à une étape déterminée, la libre circulation des marchandises, des capitaux et des hommes dans la région »[3]. A la conférence d'Aman en 1995, il a été décidé de créer une banque régionale pour la coopération et le développement et une chambre de commerce. Ces actions, destinées initialement à financer la paix, marquent aussi une certaine volonté des américains d'être présents dans la région. Néanmoins, cette initiative américaine est restée sans lendemain en raison de l'escalade de la violence dans la région du Moyen Orient et d'un processus de paix toujours en panne. Cela n'a pas empêché les américains d'entreprendre d'autres initiatives. 

En 1998, les Etats unis vont lancer un autre grand projet en direction du Maghreb; il s'agit de l'initiative Eizenstat qui propose aux pays de la région un partenariat économique qui comporte quatre éléments : le renforcement du dialogue au plus haut niveau entre les deux partenaires, l'accélération des réformes structurelles dans chaque pays assortie de l'encouragement des investisseurs américains à s'installer au Maghreb, un rôle accru pour le secteur privé et le démantèlement des barrières intra-régionales qui entravent le commerce et les investissements . La diplomatie américaine à l'égard des pays de la rive Sud de la Méditerranée passe aussi par une diplomatie commerciale et par une intégration progressive à la sphère économique comme moyen d'imposer la stabilité[4].

L'intérêt américain pour le marché maghrébin et la coopération avec les Etats dans le cadre de la lutte antiterroriste allaient renforcer la présence américaine dans cette zone vitale pour les Etats Unis. L'autre grande initiative américaine envers la région reste incontestablement le lancement du  projet d'un « Grand Moyen Orient » pour une région qui va du Pakistan au Maghreb. Ce plan qui a comme ambition le remodelage du monde Arabo- musulman se propose de combler les trois déficits mis en lumière par les rapports 2002/2003 des Nations Unies sur le développement des pays arabes , liés à la « liberté, la connaissance et l'émancipation des femmes ». Tant qu'augmentera la population privée de droits économiques et politiques, nous assisterons à une augmentation de l'extrémisme, du terrorisme, de la criminalité internationale et de l'immigration illégale.   Ce projet américain a été présenté à la réunion du G8, à Sea Island, aux Etats- Unis, au mois de juin 2004. Les américains cherchent à travers ce projet, un remodelage sécuritaire et guerrier mais aussi à s'attaquer aux racines économiques, sociales et politiques du terrorisme. Supprimer la menace par l'extension de la démocratie : tel est ainsi le thème de l'allocution prononcée par le président américain le 26 février 2003. Le président américain parle de « réformes nécessaires », de « plus grande participation politique », et en appelle à une « charte arabe » sur le sujet. Pour Condoleezza Rice, les américains ont trop longtemps toléré l'oppression au nom de la stabilité. « Trop de liens nous ont conduits à fermer les yeux sur les responsabilités des dirigeants. Soixante ans de soutien inconditionnel de la part des Etats- Unis ont nourri trop de frustrations, de sentiments refoulés et d'idéologie de la haine »[5]. Pour les américains, l'heure des réformes est arrivée. Les motivations et les ambitions réelles de ce projet marquent sans doute un tournant de la politique arabe de Washington. Ce projet de remodelage du monde arabo- musulman traduit clairement la stratégie américaine qui, pour lutter contre le terrorisme, opte pour des réformes politiques et économiques dans la région. Dans la vision américaine, des actions comme la promotion du statut des femmes, la promotion de la démocratie, la réforme des systèmes de l'éducation ou encore la diminution du taux d'analphabétisme doivent accompagner des réformes politiques et économiques audacieuses. La politique  maghrébine de l'administration américaine s'inspire  largement de ces orientations et ces grands principes qui combinent intérêts stratégiques et volonté de modernisation politique.

 II.     Le Maghreb : espace stratégique pour les Etats- Unis

Géopolitiquement,  le Maghreb se situe à l'intersection de quatre espaces euro- méditerranéen, atlantique, arabe et africain. Cette position, hautement stratégique, en fait une zone très convoitée par les superpuissances. L'avenir de la région est repensé en termes de sécurité militaire, économique et énergétique.

Au Maghreb, les américains cherchent à faire face à une série de risques en provenance des régions instables et à avoir un profil plus prononcé au Sud de la Méditerranée. L'intérêt des Etats- Unis envers le Maghreb a pour but de développer une étroite coopération  politique, économique, militaire et sécuritaire.

Politiquement, la fin de la guerre froide a relancé la compétition entre européens et américains pour le leadership dans la région du Grand Maghreb. Depuis des décennies, l'Union Européenne développe une stratégie de rapprochement avec le Maghreb. Pour des raisons historiques, économiques, et géopolitiques, le Maghreb a fait l'objet depuis les années quatre vingt dix  d'une multitude d'initiatives européennes : politique Méditerranéenne rénovée de 1992, conférence de Barcelone de 1995 avec son fameux projet de partenariat euro-méditerranéen et enfin la politique européenne de voisinage lancée en 2003. Préoccupés par le retour américain au Maghreb, les européens réunis à Barcelone dans le cadre de la conférence euro méditerranéenne ont voulu « confirmer la présence d'un projet européen qui pourrait gêner celui des américains ....sans plus »[6].

Ceci dit, les américains ne manquent pas d'idées pour le Maghreb. Hormis les initiatives régionales (Ezenstat, projet grand Moyen Orient), les Etats - Unis s'appuient sur des relations bilatérales solides avec des partenaires traditionnels (Maroc, Tunisie, Mauritanie).  Aussi, le retour de la Libye sur la scène internationale a progressivement favorisé ses relations avec Washington. Après des décennies d'affrontement, l'heure est à la réconciliation entre les deux pays. Les Etats-Unis misent sur le concours actif de la Libye  pour le règlement du conflit du Darfour.   

Soucieux d'intensifier ses relations économiques avec le Maghreb, les Etats- Unis ont signé un accord de libre échange avec le Maroc. Entré en vigueur en janvier 2005, il devra donner une forte impulsion aux relations commerciales entre les deux pays. La signature d'un accord sur le développement des relations commerciales et des investissements entre Washington et Alger, en juillet 2001,  permettra aux entreprises américaines d'acquérir une  part  du marché énergétique algérien. Egalement, la normalisation des relations avec la Libye devra favoriser le retour des investisseurs américains dans ce pays riche en hydrocarbures. Parallèlement à cette ouverture économique, les pays du Maghreb peuvent bénéficier de l'aide financière accordée au titre du Millenium Challenge Account lancé par le gouvernement américain en mars 2002. Ce programme géré par l'agence Millenium Challenge Corporation est ouvert aux pays initiant des réformes politiques et économiques qui vont dans le sens de la démocratie et du libre marché.

Sur le plan sécuritaire, les américains développent leur propre vision de la sécurité au Maghreb. Contrairement aux européens, ils considèrent  la région comme une zone d'instabilité et de menaces potentielles. Pour l'amiral américain Joseph Lopez, commandant en chef du flan Sud de l'OTAN : « la ligne de front de l'engagement des Etats- Unis pour la sécurité européenne se déplace vers la Méditerranée et au - delà ». Et il précise ainsi la nouvelle stratégie, c'est à dire la nouvelle menace que l'OTAN doit affronter : « la prochaine guerre pourrait résulter de n'importe quelle combinaison de facteurs d'explosion : difficultés économiques, pénurie d'eau, fanatisme religieux, immigration et j'en passe[7]».

En effet, Le Maghreb est considéré comme une zone tampon entre la Méditerranée et l'Afrique subsaharienne où l'enjeu  est majeur pour la sécurité des Etats-Unis et celle de ses alliés. l'initiative « Pan -Sahel », lancée dès la fin 2002 par les américains et qui réunit le Tchad, le Niger, la Mauritanie et le Mali visait déjà à assurer conjointement la protection des frontières, le suivi des mouvements de personnes, la lutte contre le terrorisme et la coopération régionale. En 2007, les bases d'une coopération plus étroites ont été jetées lors d'une conférence à Dakar  réunissant les chefs d'états- major de l'armée américaine et  neuf pays du Maghreb et du Sahel. Cette conférence était placée sous l'égide du partenariat trans-saharien de lutte contre le terrorisme. Dotée d'un budget annuel qui serait de 80 millions de dollars, cette structure a pour but d'empêcher le terrorisme de s'implanter dans les zones transfrontalières du Sahara et du Sahel. D'un point de vue géopolitique, la sécurité de l'Occident se jouera en Afrique du Nord et au delà. Ceci explique en partie l'intérêt américain pour la région.

Au regard de cette nouvelle donne régionale, la coopération militaire avec les pays du Maghreb est devenue la pierre angulaire du nouvel ordre sécuritaire régional. En 2004, les autorités de Washington ont demandé à leurs homologues de Tunis et d'Alger des facilités dans la région du Sahara en vue de prépositionner des équipements militaires[8]. Régulièrement, des manœuvres militaires sont organisées avec l'appui des américains qui visent à combler le vide sécuritaire dans la région. Pour atteindre leurs objectifs, les Etats - Unis s'appuient sur le Maroc, l'un de ses alliés traditionnels dans la région.

 III.     Le Maroc : pilier de la politique américaine au Maghreb

L'épaisseur des relations historiques entre le Maroc et les Etats- Unis n'est plus à démontrer. Le Maroc était parmi les premiers Etats à reconnaître l'indépendance des Etats-Unis  d'Amérique. En pleine guerre froide, le Maroc a toujours tenu à se distinguer dans la défense du « monde libre »  et comme le dira Ahmed-Réda  Guédira, conseiller du Roi défunt Hassan II, « le Maroc se trouve être aujourd'hui un des bastions avancés pour la défense d'une certaine conception de la société »[9].  La position géostratégique du Maroc ainsi que ses choix politiques ont incité Washington à passer des conventions  militaires avec Rabat  aux termes desquelles les forces américaines peuvent utiliser les bases militaires situées au Maroc, transiter par elles en cas d'urgence et lors d'exercices périodiques. Aussi, elles permettent de compléter rapidement le dispositif militaire  américain mis en place en Méditerranée et au Proche -Orient.

La fin de la guerre froide n'a pas remis en cause l'intérêt américain pour le Maroc. En novembre 2003, le président américain annonça que les « Etats-Unis allaient prendre de nombreuses et importantes mesures pour renforcer leurs relations avec le royaume du Maroc, notamment des mesures visant le développement de la coopération économique et militaire, ainsi qu'en matière de lutte antiterroriste ». La signature, en mars 2004, de l'accord de libre échange entre les deux pays traduit clairement leurs ambitions d'intensifier leurs relations commerciales. Sans nous attarder sur les points clés de l'accord, on peut dire qu'il concerne les produits agricoles et industriels, les services, le secteur financier et  l'environnement réglementaire des affaires.

Cet accord de libre échange, entré en vigueur en janvier 2005, devrait permettre une grande ouverture du marché américain aux produits marocains et drainer plus d'investissements américains au Maroc.

Pour accompagner cette grande ouverture du Maroc sur l'Atlantique et appuyer les réformes économiques entreprises depuis quelques années, les américains soutiennent financièrement le gouvernement marocain. Ainsi, une enveloppe budgétaire de 750 millions de dollars est accordée au Maroc dans le cadre du programme américain Millenium Challenge Account (MCA). Cet engagement américain coïncide avec le lancement, en mai 2005, de l'Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH). Ces deux initiatives devraient poursuivre ensemble une stratégie commune qui permettra de faire progresser leurs objectifs communs ainsi que les objectifs des communautés marocaines[10].

Considéré comme un pays ami et modéré, le Maroc bénéficie d'un soutien significatif au sein du Congrès américain. En avril 2007, 170 membres du Congrès américain (démocrates et républicains)  ont adressé au président américain une lettre dans laquelle ils lui demandent de soutenir l'initiative du Maroc pour le règlement de l'affaire du Sahara. Les députés américains estiment que la «nouvelle proposition marocaine représente une opportunité historique pour les Etats-Unis d'aider à la résolution de ce problème et de promouvoir un meilleur avenir pour la région entière (...) Elle envisage un cadre réaliste pour trouver une solution politique négociée, qui reste le meilleur moyen d'assurer une paix permanente pour les parties». A vrai dire, le règlement définitif du conflit est pour les Etats- Unis comme pour les pays du Maghreb une condition nécessaire pour assurer la stabilité du Sahel, de l'Afrique du Nord et celle de l'espace méditerranéen. Dans la nouvelle configuration géopolitique régionale, le renforcement de la position géostratégique du Maroc ne peut que servir le dispositif sécuritaire régional et rassurer les partenaires européens et américains

 


[1]   RAVENEL Bernard, La Méditerranée, le Nord contre le Sud ? Ed . L'harmattan, Paris  1990, P.109.

[2]   LACROIX- RIZ Annie , Les protectorats d'Afrique du Nord entre la France et Washington, Edition L'harmattan , Paris 1988, p. 26.

[3]  Extrait de la déclaration finale de la conférence de Casablanca, Annuaire de la Méditerranée 1994, p . 24.

[4]   MAKKI Sami, << La stratégie américaine en Méditerranée>> , Confluences Méditerranée  N° 40 Hiver 2001/2002 , p. 132 .

[5] Propos cités par  SOUDAN François, « Grand Moyen Orient, rêve ou cauchemar ? », Jeune Afrique l'intelligent , n° 2253 ,mars 2004 , p .21.

[6] SOBH Samir , << Entre Aman et Barcelone , la lutte d'influence euro- américaine>>, La Vie Economique 11/8/ 1995 .

[7] Ravenel Bernard, Vers une sécurité commune en Méditerranée. Les études de Damoclès, octobre 2000, p.32.

[8] Pour plus de détail, cf. article de KEFI Ridha, << Tunisie / Etats- Unis : Des intérêts bien compris >>, Jeune Afrique, n° 2247, février 2004. p .63.

[9] Interview au  Journal Times, juillet 1986.

[10] Pour plus de détail,  voir article de Jason Ben-Meir, « le Millenium Challenge Account et le Maroc », Gazette du Maroc, n° 467, avril 2006.

 

Smaïl Kouttroub
03/10/2012

Commentaires (1)

  • anon
    mounir (non vérifié)

    Pour usa il est tjrs a cote de fric

    nov 13, 2012