Pour mieux saisir les positions respectives maroco-algériennes, à propos de la question du sahara, il est nécessaire d'apporter un éclairage historique de leur perception des questions des frontières, sources de malentendus chroniques.

Il n'est pas inutile de rappeler que le soutien marocain à la décolonisation de l'Algérie fut important et que la question des frontières fut à l'ordre du jour entre le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) et le Roi Mohammed V avant même l'indépendance de l'Algérie. En effet l'histoire témoigne que pour ce qui est du soutien à l'indépendance, le Maroc d'ailleurs comme la Tunisie a accueilli des bases arrière de logistique de l'ALN (Armée de Libération nationale) et a appuyé diplomatiquement la cause algérienne. Mais, ce soutien, dans une volonté d'algérianiser la lutte pour l'indépendance et gommer tout soutien extérieur, qui en passant comptait sur l'aide marocaine, a très vite été jugé insuffisant par les dirigeants du FLN. Ces derniers souhaitaient une implication directe des deux Etats maghrébins (indépendants depuis 1956) dans la confrontation avec la France. Boumediène expliqua plus tard cette position « l'Histoire atteste, certes, que le Maroc et la Tunisie ont été des bases arrières de la Révolution algérienne ; mais nous étions en droit d'espérer qu'elles soient des bases embrasées, car la stratégie de la lutte exigeait l'extension du champ de bataille pour provoquer l'éparpillement des troupes françaises, réduire la durée de la guerre et épargner des vies humaines. S'il se trouve aujourd'hui des gens qui s'arrogent le droit de parler de dette, je répondrai que l'Algérie a payé un lourd tribut»[1]. Autrement dit, les responsables algériens souhaitaient voir les dirigeants marocains et tunisiens se départir de la politique, selon eux, de "l'Algérie sœur et de la France amie". D'ailleurs, les dirigeants marocains et tunisiens ne cachaient pas cette approche réaliste.

 

Le Roi Hassan II en a expliqué les raisons : « La seule chose que nous nous sommes absolument interdite, c'était d'intervenir directement et ouvertement dans les affaires franco-algériennes[2]. Autrement dit, chaque fois que nous pouvions passer des armes en douce, on le faisait. Mais les charger dans un camion, sous le nez des autorités françaises, c'eût été de la provocation. Les Français n'ignoraient pas qu'une assistance importante venait de toute la région d'Oujda, jusqu'à Figuig. Il s'agissait d'ailleurs plutôt de camps retranchés ». Des visions irréductiblement nationales et par conséquent divergentes allaient dès lors s'affronter ; en témoigne cette déclaration de Ferhat Abbas, président du GPRA à la conférence africaine de Casablanca tenue du 3 au 6 janvier 1961 qui prépare les ingrédients de la confrontation : « Je me permets également en cette occasion de rappeler à nos frères du Maroc et de la Tunisie que la guerre d'Algérie a également contribué dans une large mesure à l'avènement de l'indépendance de leurs pays ».[3]

 

En effet, les autorités marocaines ont adopté une double démarche qui consistait à éviter tout conflit direct avec la France tout en soutenant diplomatiquement et sur le plan logistique la lutte algérienne. Son soutien est allé jusqu'à ordonner la fermeture des consulats français d'Oujda et Bou Arfa, de mettre à la disposition de l'ALN plus d'un millier de volontaires marocains et même de faciliter l'acheminement de matériels et de volontaires étrangers comme en témoigne les archives algériennes. Ces divergences, pour ne pas dire rancœurs, vont jalonner les relations maroco-algériennes et s'exprimer au lendemain des indépendances à l'occasion des revendications territoriales marocaines malgré des périodes de rapprochement qui ont vu naître le CPCM (Comité permanent consultatif marocain) et plus tard l'UMA (Union du Maghreb Arabe). Par conséquent, on peut affirmer que l'histoire des relations post coloniales maroco-algériennes sera l'histoire d'une conflictualité "contrôlée" à base territoriale.

 

I- La centralité des différends territoriaux dans les relations maroco-algériennes

 

Donc avant même l'indépendance de l'Algérie, la question des frontières fut discutée entre les responsables maghrébins. Hassan II et Ferhat Abbas, le 6 juillet 1961, signent un document par lequel le président du GPRA reconnaît que la question des frontières doit être examinée après l'indépendance de l'Algérie, après avoir reconnu auparavant leur caractère artificiel, lors des discussions le 6 janvier 1961 sur la charte de Casablanca : «Les frontières telles que nous en héritions après le colonialisme sont artificielles»[4]. Mais, une fois l'Algérie indépendante, et après plusieurs incidents frontaliers pendant l'année 1962, les autorités marocaines remettent à l'ordre du jour la question des frontières entre les deux Etats dans la mesure où certains territoires ont été annexés arbitrairement par la France au profit de l'Algérie française. Mais, les nouvelles autorités algériennes soutenues par l'armée des frontières dirigée par Boumediène (qui avaient auparavant pris soin d'écarter le GPRA) n'ont jamais reconnu la validité de l'accord signé par Ferhat Abbas, et ont rejeté la demande marocaine l'accusant de simples convoitises en lui opposant le principe de l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Selon la vision des nouveaux responsables algériens, accepter de revoir les questions des frontières avec le Maroc aurait pu éveiller les revendications d'autres Etats frontaliers comme la Tunisie, la Mauritanie ou la Libye, thèse insoutenable pour les autorités marocaines qui avaient rempli leur engagement de mettre en sourdine leurs revendications territoriales et de soutien à l'indépendance de l'Algérie.

 

Contre toute attente, ce fut la position du statu quo et de l'uti-possidetis qui a été constamment défendue par la diplomatie algérienne. Autrement dit, les frontières de l'Algérie sous domination coloniale doivent rester celles de l'Algérie indépendante, une position qui souffre d'une contradiction principale : comment les autorités algériennes qui critiquèrent toutes les formes de colonisation, appuyèrent par contre ses effets par l'approbation du principe de l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation, comme si ces frontières étaient justes et légales. Cette approche faisait des autorités algériennes des «associés de fait du colonisateur». Et c'est ainsi que les questions des frontières ont toujours été examinées sous l'angle étroitement national ignorant toute solution à l'échelle sous-régionale.

 

Les autorités marocaines, elles, ont mis en avant le principe de la récupération des territoires spoliés pendant la colonisation. Les deux positions paraissent dès lors inconciliables. Et pourtant, ce ne sont pas les rencontres d'explication qui vont manquer, Balafrej a conduit une délégation marocaine et le Roi Hassan II a effectué la première visite d'un Chef d'Etat étranger en Algérie du 13 au 15 mars 1963. Ces rencontres n'ayant pas abouti au rapprochement des positions, les tensions montèrent, provoquant la première épreuve maghrébine en termes de mobilisation et de recherches des solidarités diplomatiques. S'agissant de la confrontation proprement militaire, l'Algérie a dû compter sur l'aide militaire du Président égyptien Nasser et de Fidel Castro. La France, de son côté, a apporté une aide logistique à l'armée algérienne par le transport des troupes.

 

Après de multiples interventions de l'ONU et de la Ligue arabe, c'est grâce aux bons offices de l'OUA qu'une zone démilitarisée a été créée en avril 1964, le Roi Hassan II et le président Boumediène finirent par signer une cascade d'accords : l'accord dit «traité d'Ifrane», du 15 janvier 1969, l'accord du 27 mai 1970 et l'accord de 1972. Globalement, ces accords devaient clore le chapitre des questions des frontières sur la base du statut quo territorial et permettre l'exploitation en commun du gisement de fer de Gara-Djebilet, la zone contestée, contre l'abandon des revendications marocaines sur Tindouf et Béchar. Ces accords de compromis devaient être aussi des instruments, dans l'approche territoriale marocaine, permettant de monnayer, du moins de compter sur le soutien algérien, dans un autre différend territorial, cette fois avec l'Espagne, sur la question du Sahara. De ce fait, entre 1969 et 1975, plusieurs rencontres de concertations s'étaient déroulées entre les responsables des deux diplomaties. La rencontre d'Agadir entre Hassan II, Ould Daddah, Boumediène, du 24 juillet 1973, vient ainsi confirmer le soutien du Chef d'Etat algérien aux positions marocaines : «... Pour ce qui est du Sahara... le moment est venu de mettre en application la politique que nous avons définie à Nouadhibou- solidarité totale dans la lutte qu'il mène pour rétablir (sa) souveraineté sur les territoires qui demeurent encore sous la domination coloniale»[5].

 

II- Revirement de la position algérienne

 

Mais, très vite, cette position algérienne de solidarité (maghrébine) avec le Maroc a cédé la place à la position ambiguë «de partie intéressée», lorsque le Roi Hassan II décide de saisir la CIJ (Cour internationale de justice) pour surseoir sur le référendum demandé par l'ONU, car les responsables militaires algériens se sont «inquiétés» de voir le Maroc étendre sa façade atlantique et approfondir sa dimension saharienne et africaine. Et lorsque l'assemblée générale de l'ONU accepte la demande marocaine et par la Résolution 3292 sollicite la CIJ pour un avis consultatif, le gouvernement algérien de son côté demande à présenter ses arguments en tant que «partie intéressée» par l'évolution de la situation des territoires. Deux questions ont été posées aux juges de la Cour : «Le Sahara occidental était-il terra nullius au moment de la colonisation espagnole ? Si la réponse est négative, «Quels étaient les liens juridiques de ce territoire avec le Royaume du Maroc et l'ensemble mauritanien ?». La Cour rend un arrêt, le 16 octobre 1975, qui reconnaît que «le Sahara occidental n'était pas territoire sans maître (terra Nullius) au Moment de la colonisation par l'Espagne» et qu'il avait «avec le Royaume du Maroc, des liens juridiques» en les définissant comme des liens «d'allégeance entre le Sultan du Maroc et certaines des tribus vivant sur le territoire du Sahara occidental»[6]. Or, les liens d'allégeances sont bel et bien des liens juridiques de souveraineté qui découlent d'un exercice ininterrompu de l'autorité dans cette région. On ne peut donc séparer les liens d'allégeance de populations qui reconnaissent l'autorité du Sultan de celles du territoire dans lequel elles vivent, surtout si ce territoire est mitoyen. C'est ainsi que le jour même de l'Avis, c'est-à-dire le 16 octobre 1975, le Roi Hassan II annonce la Marche Verte montrant par ce geste aux autorités espagnoles et algériennes la détermination à récupérer ces territoires.

 

Pour ce qui est des autorités espagnoles, elles vont céder à la pression marocaine en signant un accord de désengagement du territoire du Sahara avec le Maroc et la Mauritanie. Face à cette nouvelle situation, la réaction algérienne s'exprimera par une opposition farouche à cet arrangement tripartite. En représailles, Boumediène, dénigrant toute idée de solidarité maghrébine, expulse fin décembre, 25.000 marocains, menace de stopper les marcheurs et fait pression sur le Président mauritanien Ould Daddah pour se désolidariser avec le Maroc en des termes inhabituels, selon une déclaration rapportée par Ahmed Osman, le Premier ministre marocain de l'époque : «Je te demande de ne pas signer comme les Marocains l'accord de Madrid. Il faut te retirer de cette négociation. D'ailleurs, elle n'aboutira pas, car je ne manque pas de moyens de pression sur l'Espagne, ton pays est faible, fragile, avec de longues frontières à défendre. Nous allons mettre à leur (les membres du Polisario) disposition tout ce que nous possédons. Et, s'il le faut, nous permettons l'engagement de volontaires algériens : cinquante, cent mille même pour occuper le Sahara. Ils pourront aussi t'attaquer à l'intérieur de tes frontières, détruire tes installations économiques et même atteindre ta capitale»[7].La position algérienne va se préciser en évoluant vers un soutien actif militaire et diplomatique aux éléments du Polisario au nom du droit à l'autodétermination et reconnaît, dans un contexte mondial où elle bénéficiait du soutien quasi-inconditionnel des Etats proches de l'Union Soviétique, le seul Etat sans territoire à savoir «La RASD», déclarée le 27 janvier 1976.

 

On connaît la riposte ou la contre-offensive diplomatique marocaine. Elle s'est traduite aussi sur le plan militaire par une politique de défense dissuasive vis-à-vis de l'Algérie par la volonté d'application du droit de suite des éléments du Polisario qui agissent depuis son territoire et le verrouillage progressif du territoire du Sahara par la construction notamment de murs de sable et de béton, pourvus de moyens électroniques sophistiqués et sur le plan économique, par des dépenses d'investissements colossaux, compte tenu du retard qu'il y avait à combler.

 

III- L'armée algérienne et sa vision hégémonique sous-régionale

 

Comme nous l'avions exposé précédemment, la conflictualité des relations maroco algériennes a connu son paroxysme pendant la présidence de Boumediène qui avait fait de la question du Sahara occidental, non seulement une question de principe déclaré (l'autodétermination des peuples) avec une arrière pensée d'hégémonie sous-régionale, mais aussi une question personnelle en prenant en main sa gestion et écartant tout opposant intérieur. Face à cette détermination de Boumediène de faire échec à la récupération du Sahara occidental par le Maroc, le Roi Hassan II mobilise «l'élan» patriotique autour de la cause de l'achèvement de l'intégrité territoriale, ce qui lui a valu le soutien de toutes les tendances politiques marocaines.

 

Ainsi, à la mort du Colonel Boumediène, les militaires pour mettre fin au conflit de succession larvé entre Bouteflika (représentant les boumediénistes et la bureaucratie) et Yahiaoui (représentant le FLN) vont trancher en faveur d'un autre colonel à savoir Chadli Bendjedid. L'arrivée aux commandes de l'Etat de ce militaire de carrière que rien ne destinait à la fonction présidentielle, avait laissé penser tout au long des années 80, à un éventuel changement de la position diplomatique algérienne. Certains indices avaient plaidé pour cette hypothèse, notamment le limogeage de l'équipe de Boumediène (le dernier étant Bouteflika écarté en 1980), et les difficultés économiques internes qui ne permettaient plus au gouvernement algérien de se payer le luxe de soutenir financièrement et militairement les éléments du «Polisario».

Le nouveau président parla même de «voisinage positif» dès 1981. C'est dans une atmosphère de «décrispation» que les deux chefs d'Etat marocain et algérien se rencontrèrent d'abord en février 1983 à Akid Loutfi à la frontière des deux Etats, et le 4 mai 1987 à l'initiative du Roi Fahd, ce qui a permis le rétablissement des relations diplomatiques le 16 mai 1988. Mais si le style a changé, le fond de la démarche algérienne est resté invariable, à savoir la mise en place d'un référendum d'autodétermination au Sahara occidental. En signe de bonne volonté, le Roi reçoit des membres du «Polisario» et annonce son souhait d'inscrire le Sahara occidental dans un projet marocain de régionalisation à l'instar des landers en Allemagne.

 

Cependant, bien qu'une volonté de décrispation se soit fait jour, les positions des deux chefs d'Etat ne se sont pas pour autant rapprochées.

 

Seul Boudiaf, rappelons-le, un civil et figure historique du FLN, en tant que président du HCE (Haut comité d'Etat), s'est permis de tenter de revoir la position algérienne dans le sens d'une question bilatérale algéro marocaine. Pendant cette période, des membres importants du Polisario regagnèrent le Maroc après l'appel du Roi du 6 novembre 1988, comme Omar Hadrami, en août 1989, Bellali Bichri El Ouali, en septembre 1989, et Ibrahim Hakim en août 1992. Mais, tout de suite, des hauts responsables de l'armée algérienne ont signifié à Boudiaf leur désapprobation, en faisant savoir que le Sahara «demeurait la zone stratégique du flanc ouest algérien». Sous la contrainte donc de l'armée, Boudiaf réajusta sa position et parla de «solution politique entre les parties concernées avant le référendum». En clair, les parties concernées sont le Maroc, le Polisario et les Nations Unies et les parties «intéressées», sont l'Algérie, la Mauritanie et l'Espagne et que toute solution doit prendre en compte le rôle de l'Algérie dans la région.

 

L'assassinat de Boudiaf et la reprise en main par l'armée du Haut comité d'Etat et puis l'élection du général Zéroual succédé par Bouteflika à la présidence de la République ont marqué le retour aux positions algériennes «traditionnelles» sur la question du Sahara occidental, autrement dit, une position hostile à l'intégrité territoriale marocaine.

 

IV- La stratégie marocaine : Primauté de la négociation diplomatique

 

La stratégie marocaine a consisté, elle, à privilégier la voie diplomatique pour l'achèvement de l'intégrité territoriale du pays. L'action militaire, quand elle n'est pas défensive, est conçue comme un moyen de pression devant préparer le terrain de la négociation et de l'issue politique. Cette méthode fut utilisée à plusieurs reprises pour reconquérir les territoires qui étaient encore sous domination coloniale espagnole : Tarfaya le premier avril 1958 et Ifni le 3 juillet 1969. Le dernier territoire en date est celui des provinces sahariennes revendiquées depuis les années soixante; en témoignent les différentes résolutions votées par l'ONU dont celles du 14 décembre 1960 (N° 1514), du 16 décembre 1965 (N°2072) et de décembre 1966 (N° 2229) qui ont ordonné aux autorités espagnoles de décoloniser ces territoires. Le contenu de la revendication marocaine s'est centré encore sur le principe du parachèvement de l'intégrité territoriale, ici en l'occurrence la récupération de tous les territoires encore sous domination espagnole. La revendication politique accompagnée d'une pression diplomatique orchestrée par l'appareil de l'Etat a été soutenue par toutes les tendances partisanes. A ces deux éléments politiques et diplomatiques s'est conjuguée la pression populaire qui s'est traduite par la Marche Verte. Une marche pacifique, mais déterminée à presser l'occupation à quitter les lieux. C'est cette détermination qui a favorisé l'accord tripartite du 16 novembre 1975 entre l'Espagne d'un côté, le Maroc et la Mauritanie de l'autre.

 

Depuis cette date, l'action du Maroc s'est engagée à combler le retard économique des provinces sahariennes. Il faut dire qu'en dehors des fils barbelés, l'occupation espagnole n'a quasiment rien entrepris sur le plan du développement socio-économique. Depuis, l'œuvre est remarquable, notamment en matière d'infrastructure, de scolarisation et santé. Ces provinces rivalisent actuellement avec les régions les plus prospères du Maroc.

 

Bien entendu, la récupération de ce territoire qui élargit la façade atlantique du Maroc et lui procure une profondeur saharienne, de surcroît riche en ressources halieutiques, en phosphates et d'autres minerais, a très vite aiguisé les convoitises des militaires algériens qui ne «jurent» que par les rapports de forces stratégiques à l'échelle sous-régionale. Un Maroc puissant n'est pas du goût des militaires algériens qui un temps, ont cru au rôle de «locomotive du Tiers-monde» de leurs pays. Alors que hormis certains succès discursifs et institutionnels, rien de concret n'a été réalisé, ni au sein du mouvement des non-alignés, ni à l'OUA à l'exception des vaines tentatives de quête d'alliances pour isoler la diplomatie marocaine et contrer ses revendications relatives à la décolonisation. La contre offensive diplomatique marocaine a été concluante.

 

Et puis la faiblesse des arguments défendus par la diplomatie algérienne et l'évolution de la donne internationale ont permis aux autorités marocaines de récupérer le terrain perdu.

 

V- La faiblesse des arguments de la diplomatie algérienne

 

Face à une position populaire et légitime marocaine, la position ou les positions algériennes ont évolué de la solidarité avec le Maroc à une hostilité à sa cause. Mais, comme l'hostilité n'a jamais constitué un principe mobilisateur, il fallait lui donner une ossature idéologique qui permettait aux dirigeants de faire une diversion remarquée non seulement sur les revendications internes insatisfaites, mais aussi sur leurs propres légitimités.

 

Qui mieux que des dirigeants militaires pourraient défendre les intérêts supérieurs du pays menacés par un Etat voisin ? Cette vision est impopulaire en Algérie même, puisque tous les partis politiques ne la partagent pas, que ce soit le FIS (Front Islamique du Salut), le FFS (Front des Forces Socialistes), le RCD (Rassemblement de la Culture et de Démocratie) ou d'autres mouvements. De surcroît, cette position d'hostilité idéologisée se fonde sur des arguments fallacieux.

 

Premièrement, la notion de « peuple sahraoui » au « Sahara occidental » est une imposture. Dans ces provinces, il existe des tribus dont une bonne partie vit au nord de cette région, surtout à Goulmine, Tan Tan ; d'autres se sont installées à l'intérieur même du Maroc fuyant l'occupant espagnol qui a pris soin de verrouiller le territoire sous sa domination. La population sahraouie reste une des composantes du peuple marocain. D'ailleurs, le responsable espagnol du recensement de 1974 qui donna le chiffre de 70.204 a reconnu le caractère partiel et par conséquent partial de cette opération, ce qui vient consolider la position du Maroc sur la participation de tous les Sahraouis à ce référendum.

 

Deuxièmement, il est à noter que les revendications ethniques sont loin de répondre aux exigences de la constitution d'un peuple et encore moins d'un Etat. L'analyse de Nicole Grimaud, spécialiste des questions maghrébines, sur le particularisme d'une minorité de l'élite sahraouie paraît à ce titre très judicieuse : «Des organisations sociales, même anciennes dont les élites ont fait des choix multiples doivent-elles être encouragées à constituer des micro-Etats ? Suffit-il à un groupe de revendiquer la création d'un Etat indépendant ... pour que cette demande, assimilant le particularisme à un nationalisme récent ou naissant soit recevable ?»[8]. Assurément, non.

 

La marocanité de cette minorité agissante sous manipulation algérienne n'est plus à démontrer. Quasiment tous ont des parents qui vivent depuis de longues décennies à l'intérieur du Maroc. D'ailleurs, on observe que ceux qui ont pu, ont suivi la voie du retour, en regagnant leur pays et par là ont retrouvé leurs familles. Dans ce cas, on ne comprend pas quel principe juridique verrait la participation de certains sahraouis et l'exclusion d'autres ? A moins d'en distiller à outrance une dose indigeste d'idéologie ?

 

VI- Les mutations internationales

 

Précisément, l'adoption de l'idéologie nationaliste enrobée d'un capitalisme étatique, appelé à tort socialisme, qui permettait de s'inscrire dans des zones d'alliances et de solidarités diplomatiques n'est plus opératoire. L'effritement du bloc socialiste a mis fin à des ententes à base purement idéologique. Ce changement brusque a mis des Etats comme l'Algérie dans une situation d'isolement international et de précarité interne sur les plans politique, économique et social. Vouloir actuellement prendre le terrain en marche en épousant une autre idéologie à savoir le libéralisme économique à marche forcée s'inscrit encore dans cette lecture toujours idéologique d'importation, et nationalisée au passage. Autrement dit, c'est l'option du parcours national solitaire qui prévaut au détriment de toute idée de coopération horizontale sous-régionale. Mais, au regard des mutations internationales, seule cette dernière est à même de relever les défis que pose la disparition du bloc des Etats socialistes, l'élargissement de l'Union européenne et le diktat la mondialisation.

 

Rappelons qu'avant la question des provinces sahariennes, les questions des frontières avec le Maroc ont toujours été examinées sous l'angle national étroit, éludant toutes les solutions permettant une coopération sereine et profitable à l'ensemble sous-régional maghrébin. Dans cette perspective, on ne voit pas comment les dirigeants algériens se convertiraient en responsables politiques visionnaires.

 

Pour le Maroc, si le choix fait depuis le début des années 80, «le référendum, rien que le référendum», mais incluant tous les Sahraouis, la position actuelle paraît en adéquation avec les évolutions internationales qui offrent aux populations des régions recelant certaines spécificités de gérer leurs propres affaires, autrement dit de s'autogouverner, et c'est l'essentiel, tout en restant sous souveraineté marocaine. D'autant plus que l'évolution de la donne internationale et sous-régionale paraît profiter à la diplomatie marocaine. Comme nous l'avions analysés, la disparition de l'Est a fait perdre à l'Algérie de gros clients diplomatiques acquis à ses thèses. Au niveau sous-régional, d'abord sur le plan politique, on observe de plus en plus de défections de membres importants du polisario. Ensuite, sur le plan militaire, le verrouillage du territoire du Sahara marocain par la technique des «murs» a permis un arrêt aux infiltrations des membres du Polisario et la sécurisation de la région.

 

 

 

 

 

[1]. Les discours du Président Boumediène, 2 janvier 1975-23 décembre 1975, Direction de la Documentation et des Publications, Ministère de l'Information et de la Culture, Alger, Tome VI, 1975, p.135.

[2] . HASSAN II, La mémoire d'un Roi. Entretien avec Eric Laurent, Plon, Paris, 1993, 304 pages, p.43.

 

[3] . Mohammed HARBI, les Archives de la révolution algérienne, Editions Jeune Afrique, Paris, 1981,583 pages. Document inédit, « très secret » séance , p. 473.

[4] . Ibid., Document (100) inédit, compte rendu de la Conférence de Casablanca, p.481

 

[5] . Cité par Nicole GRIMAUD, « Sahara occidental ou une issue possible», Maghreb-Macherk, Juillet-août-septembre, 1988, p.90.

 

[6] . Cf. l'Avis consultatif de la Cour Internationale de Justice du 16 octobre 1975, Document de la CIJ, 76 pages

 

[7] . Ahmed OSMAN, «La stratégie marocaine de la négociation et la récupération du Sahara», In Edification d'un Etat moderneLe Maroc de Hassan II, Albin Michel, Paris, 1986. p.331.

 

[8] . « En effet, le cas du Polisario laisse perplexe la communauté mondiale ». Nicole GRIMAUD, op. cit, p. 93.

 

Abderrahman BELGOURCH
Professeur Chercheur Spécialiste des questions internationales
 
03/10/2012