Le Front Polisario et « Polisario Khat Achahid » : Début d'un processus de scissions

Organisation séparatiste, le Polisario vit, ces dernières années, plusieurs crises endémiques internes qui la mettent dans une situation critique et menacent son existence. Le début de ces crises s'est déclenché  avec la défection et le retour d'un grand nombre de sahraouis au Maroc, dont plusieurs dirigeants et cadres de la Direction du Front. Citons, à titre d'exemple, M. Omar Hadrami, un des fondateurs du Polisario, et qui occupait le poste du directeur de la sécurité et des services de renseignements ; M. Homati Rabbani qui était ministre de la justice et des affaires islamiques et, également, membre du secrétariat national ; M. Mustafa Bouh, chargé politique auprès de l'armée ; M. Ayoub El Habib, un de ses principaux dirigeants.

En plus de cet affaiblissent que connaît le Polisario, du fait de la défection de ses cadres, il vit des affrontements et des soulèvements internes contre l'oppression et la dictature de la Direction actuelle.

A ce titre, Laurence Ammour[1], a écrit dans un article publié par la revue « Research Paper[2] », sous le titre « A qui profite le gel du conflit du Sahara occidental ? », qu'il existe « des signes tangibles annonciateurs de la diminution de sa capacité de négociation, du déclin politique et de la désaffection du Front Polisario ». Parmi ces indices, l'auteur a cité, entre autres, que « les dirigeants du Front ont instauré une économie de rente basée sur le détournement de l'aide humanitaire. C'est pourquoi, dans son dernier rapport daté de mai 2006, le Haut Commissariat aux Réfugiés a décidé une réduction de 43% de son aide aux camps de Tindouf. »

La conjugaison de cet ensemble de facteurs a conduit à une scission au sein du Polisario. Dans ce cadre, un mouvement réformiste, nommé « le Polisario Khat Achahid » -en référence au fondateur du Front Polisario El Ouali Mustapha Sayed- est apparu. Il a été constitué à l'initiative de quelques fondateurs et dirigeants du Front même ; et ce, après le dernier congrès du mouvement séparatiste, fin 2003.

Pour mieux appréhender ce nouvel organisme, « Khat Achahid », la présente étude se propose d'apporter des éléments de réponses aux questions suivantes :

1) Quels sont les facteurs qui ont favorisé l'émergence de ce mouvement réformiste?
2) Quels sont ses principeset ses objectifs?
3) Quel est le degré de sa représentativité des sahraouis, de sa popularité et de sa crédibilité?

I. Les facteurs d'émergence de « Khat Achahid »

Le contexte de la naissance du mouvement dissident « Khat Achahid » est en étroite relation avec les troubles et les luttes intestines que connaît le Front Polisario, notamment en raison de l'apparition de plusieurs courants d'opposition et l'éclatement de dissensions internes ; ce qui renseigne sur l'érosion de la base du Front et annonce sa décomposition. Ainsi, à la faveur de cette situation, « Khat Achahid » a réussi à faire entendre sa voix parmi les populations des camps, et parmi les sahraouis à l'extérieur de ceux-ci.

Pour ce qui est des facteurs ayant favorisé l'émergence de ce mouvement, ils sont de deux natures : subjectifs et objectifs.

  • Les facteurs subjectifs: Plusieurs dirigeants et membres fondateurs du Front Polisario ont contribué à la préparation et la coordination pour la constitution du mouvement «Khat Achahid». Ceux-civoulaient dépasser la Direction actuelle du Polisario, après qu'ils en aient été écartés, soit pour leurs positions, soit pour leurs divergences avec quelques figures symboliques du Front, ou encore à cause de leur appartenance à des tribus mineures qui ont été exclues de la représentation au sein de la Direction du Polisario. Il est à signaler que la majorité des proches de Mohamed Abdelaziz -Chef du Front Polisario- appartient à la puissante tribu des «Rguibat». 

    Au premier rang des fondateurs du mouvement « Khat Achahid », on trouve Mahjoub Salek, un des dirigeants et fondateurs du Front Polisario. Il était membre du bureau politique du Front, puis responsable de la radio du Polisario et a, également, contribué à l'institution desdits « média sahraouis ». En effet, il ne faut pas oublier que le Polisario réprime et tente d'annihiler, autant que faire se peut, toute forme de contestation. A cause de sa marginalisation et de son écartement du pouvoir, Salek est entré dans des affrontements avec la Direction du Front, ce qui lui a valu plusieurs années d'incarcération. En guise de représailles, Mahjoub Salek va entamer une large campagne, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur des camps, pour regrouper et mobiliser les cadres  et les couches révoltées contre la corruption et la dictature de la Direction actuelle du Front Polisario.

  • Les facteurs Objectifs: En plus des raisons susmentionnées et qui relèvent d'un conflit d'intérêts autour des positions et des divergences d'ordre tribal, l'apparition de ce mouvement réformiste est le résultat d'un certain nombre de circonstances en relation avec les conditions dans lesquelles vivent les séquestrés de Tindouf.

    En effet, l'extrême précarité des conditions de vie et la rudesse du climat[3], outre l'absence de toute perspective d'une solution politique au différend, ont poussé les populations concernées à remettre en cause la capacité de la Direction actuelle du Polisario à réaliser des avancées et à atteindre des objectifs de nature à mettre un terme à leurs souffrances. S'ajoute à cela la prolifération de la corruption et du clientélisme, favorisés par les dirigeants du Polisario, ceux-là même qui détiennent le pouvoir depuis plus de 30 ans.

L'ensemble de ces facteurs ont contribué donc à l'organisation d'opérations de mobilisation et de sensibilisation initiées par les dissidents ; ce qui leur a permis de toucher les milieux sahraouis pour lesquels le mouvement « Khat Achahid » représente un espoir pour mettre fin à une souffrance qui dure depuis plus de trois décennies.

II. Les principes de « Khat Achahid »

Comme souligné plus haut, l'apparition du mouvement « Khat Achahid » procède de plusieurs facteurs. Ainsi, et afin d'élargir sa popularité et faire pression sur l'actuelle Direction du Polisario, il s'est fixé quelques principes et objectifs à atteindre et à défendre.

Dans ce sens, Mahjoub Salek, porte-parole de « Khat Achahid », a précisé dans le cadre d'un entretien publié par le quotidien arabophone « Acharq Al Awsat » dans son édition n° 9976 du 22 mars 2006, que le programme du Mouvement prévoit l'organisation d'élections démocratiques, libres et transparentes à travers lesquelles les populations des camps de Tindouf pourront choisir leurs représentants.

Les principes et le programme du mouvement Khat Achahid se résument, selon un Communiqué de son Comité de coordination, publié le 07 mai 2007, en ce qui suit :

  • Emettre des réserves sur la Résolution 1754 du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui n'aurait pas, selon ce mouvement, insisté sur la tenue d'un référendum d'autodétermination. Or, comme on le verra ci-après, Khat Achahid diverge avec le Polisario sur la définition du concept d'autodétermination.
  • Œuvrer à l'élaboration d'un projet de solution au conflit, sous la supervision du Comité de coordination, et le remettre dans les meilleurs délais aux médiateurs concernés.
  • Dénoncer la politique d'ignorance que poursuit la Direction actuelle du Polisario à l'égard des droits des sahraouis tout en lui reprochant la léthargie qu'a connue l'affaire du Sahara.
  • Désapprouver la politique des positions improvisées que suit la Direction du Polisario depuis la proclamation du cessez-le-feu en 1991, tout en lui imputant les conséquences négatives de cette politique.

Concernant la gestion des affaires intérieures des camps, le mouvement Khat Achahid appelle à une cessation de la politique de mendicité poursuivie par l'actuelle Direction du Front, et qui a suscité des pressions  politiques à l'échelle internationale ; ce qui a affaibli, de manière claire, la position du Polisario en tant que partie au confit du Sahara.

Toujours dans le cadre de ses revendications, « Khat Achahid », comme il l'a déclaré à travers un Communiqué publié le 30 janvier 2007, appelle le « Secrétariat national » du Polisario à :

  • Assumer la responsabilité historique quant aux décisions prises au nom des sahraouis.
  • Diminuer, sans tarder, le budget des représentations et des ambassadeurs, et réviser à la baisse les revenus et les privilèges consacrés aux hauts responsables.
  • Prendre toutes les dispositions nécessaires et prévoir des mesures répressives à l'encontre de toute personne qui serait impliquée dans le détournement des fonds publics et des aides humanitaires.
  • Etablir un programme national prioritaire, se basant sur l'autarcie afin d'assurer l'autosuffisance.

Dans un autre contexte, la position du mouvement Khat Achahid concernant l'Initiative marocaine pour la négociation d'un statut d'autonomie de la Région du Sahara -présentée au Conseil de sécurité le 11 avril 2007- est très explicite. Ainsi, lors d'une conférence de presse tenue par Mahjoub Salek à Madrid le 08 août 2007, le mouvement réformiste s'est déclaré disposé à négocier avec le Maroc sur la base d'une « autonomie dans le cadre de l'autodétermination ». Ainsi, et contrairement au Polisario, Khat Achahid n'assimile pas systématiquement l'autodétermination à l'indépendance, étant confiant que la meilleure, sinon l'unique option réaliste pour le règlement du différend saharien est celle proposée par le Maroc à travers l'Initiative pour la négociation d'un statut d'autonomie de la Région du Sahara.

En somme, on peut résumer les principes et les objectifs de ce mouvement en trois points essentiels :

  • Premier point: Sur le plan politique, le Mouvement «Khat Achahid» tente d'élargir les règles de la démocratie participative et de définir les bases et les normes régissant l'accession au pouvoir (établir une démocratie interne dans les camps).
  • Deuxième point: Sur le plan social et humanitaire, le Mouvement estime qu'il est temps de mettre fin aux souffrances des populations des camps, et qu'il est nécessaire de combattre le détournement des aides et toutes les formes de corruption.
  • Troisième point: Concernant le conflit du Sahara, le Mouvement considère que le dialogue reste «l'unique voie pour la résolution du conflit [4]». Ainsi, dans le cadre d'un entretien accordé au magazine marocain, «Tel Quel», publié le dimanche 15 octobre 2006, Salek a déclaré: «nous n'avons aucun problème avec le roi et nous ne le considérons pas comme un ennemi», ajoutant que «les négociations avec le palais ne demandent qu'un signal de la part du roi».

III. « Khat Achahid » et la représentativité des sahraouis

La problématique de la représentativité est l'une des questions les plus complexes et les plus difficiles, du fait que les rapports au sein de la population nomade au Sahara sont régis en fonction des appartenances tribales et des alliances.

Ainsi, la tribu repose sur les critères de la force, de l'ancienneté et du patrimoine matériel ; elle se définit à travers un système de valeurs et de l'héritage culturel commun, et les rapports entre ses membres sont régis par les liens de parenté et les intérêts communs.

Par ailleurs, il est à signaler que ce caractère tribal existe toujours entre les composantes du tissu sahraoui dans sa majorité. Cela est perceptible au sein des organes du Front Polisario.

Depuis le début du conflit du Sahara, le Polisario s'est autoproclamé comme étant le seul représentant du « peuple sahraoui ». Seulement, après l'apparition du Mouvement réformiste « Khat Achahid », la question de la représentativité, surtout à l'intérieur des camps de Tindouf, est devenue un point de discorde et de rivalité entre le Polisario et le mouvement dissident.

Sur le plan opérationnel, le Polisario a su, par le passé, gérer les disparités parmi les tribus qui constituaient une menace pour son existence. Toutefois, et à mesure qu'il s'avérait que l'aspect tribal était instrumentalisé à des fins de division, donc de domination, le Front s'est trouvé dans l'incapacité de limiter le danger de scission de son noyau dur, dans la mesure où les divergences entre les tribus se sont étendues aux institutions organisationnelles du Front.

A cet effet, un organe nommé « Conseil consultatif », a été institué par le Polisario ; il regroupe les notables et les chefs de tribus et de fractions[5] (20 tribus dont la plus grande et la plus influente est celle des « Rguibat » et 2000 fractions). La création de ce Conseil constitue, en premier lieu, un cadre pour les notables de la région, leur permettant de préserver leur rang social et politique et de s'impliquer dans la prise des décisions. En outre, ce Conseil se veut un lieu de rencontre pour les représentants des fractions mineures, dont  la démographie n'est pas suffisante pour faire face aux influences des autres tribus dans les élections. Enfin, il constitue un instrument utilisé par le Polisario pour nier l'idée selon laquelle, ce dernier est le fruit d'une alliance étroite entre la tribu des « Rguibat » et celle des « Ouled Dlim ». Selon certaines études, la tribu des « Rguibat », dont descendent Mohamed Abdelaziz et un grand nombre de dirigeants du Polisario, représenterait plus du tiers des sahraouis dans les camps de Tindouf.

Cependant, et en dépit de ses manœuvres visant à contenir les dissensions d'ordre tribal, le Polisario ne peut se targuer d'une  quelconque représentativité des populations séquestrées dans les Camps de Tindouf, si ce n'est une adhésion affichée par lesdites populations sous la crainte et la peur de subir des représailles des tortionnaires du Front.

Concernant « Khat Achahid », nous pouvons constater que ses membres sont originaires de différentes tribus. En conséquence, la solidarité avec ce nouveau Mouvement proviendra des branches de ces tribus, pour atteindre ensuite les fractions, sous réserve que certains des membres de « Khat Achahid » soient proches d'une fraction ou qu'ils aient des liens de parenté avec le chef de la tribu, qui pourra, à son tour,  influer sur les membres de celle-ci.

Par ailleurs, la représentativité de Khat Achahid reste tributaire de l'orientation qu'il va prendre concernant la question du Sahara, dans la mesure où la majorité des séquestrés des camps de Tindouf aspirent à un règlement du différend qui mettrait fin à leur souffrances et, surtout, leur permettrait de rallier leur mère patrie, le Maroc ; car il ne faut pas oublier que toutes les tribus sahariennes, et quels que soient leurs clivages et l'intensité de leur modus vivendi, toutes ces tribus reconnaissent la souveraineté du Maroc sur le Sahara, et prêtent leur allégeance au Commandeur des Croyants « Représentant Suprême de la Nation, Symbole de son unité, Garant de la pérennité et de la continuité de l'Etat [6]»

Ainsi, il apparaît que seule une institution puisant sa légitimité dans des fondements historiques, juridiques et religieux, est à même d'assurer une unité et une égalité de l'ensemble des habitants du Sahara marocain. Il s'agit en effet de l'institution monarchique incarnée en la personne du Roi.

Par ailleurs, et dans le but de garantir une représentativité effective à l'ensemble de ses citoyens des provinces du sud, y compris ceux séquestrés dans les camps de Tindouf, le Royaume du Maroc a créé le Conseil Royal Consultatif pour les Affaires Sahariennes (CORCAS). Ce dernier s'est affirmé comme étant le représentant légitime des sahraouis marocains, dans la mesure où il a pris en compte toutes les spécificités locales. 

Pour preuve, ce Conseil est composé des « membres ayant été élus par leurs tribus respectives, les Chioukh des tribus, des membres des associations de la société civile et des organisations des jeunes dans les Provinces du sud, des représentants des ressortissants marocains originaires des Provinces du sud résidant à l'étranger et des séquestrés de Tindouf, des représentants des opérateurs et des organismes socio-économiques et des personnalités reconnues pour leur aptitude et leur probité [7]» ; et sa mission principale est de veiller sur l'intérêt collectif en dehors de toutes autres considérations. 


1. Sociologue, Section de la recherche, Collège de Défense de l'OTAN, Rome, Italie.

2. Section de la recherche, Collège de Défense de l'OTAN. N° 30, Novembre 2006.

3. Pendant l'été, la température oscille entre moins 0 degré la nuit et plus 54 degrés le jour.

4. Conférence de presse donnée par Mahjoub Salek à Madrid, le 08 Août 2007.

5. La  fraction, ou « Fakhd » est une sous-tribu. Ele est formée de sous-fractions, elles-mêmes regroupant un ensemble de familles ayant des liens de sang avec le patriarche, ou chef de la tribu.

6. Article 19 de la Constitution du Royaume du Maroc  révisée en 1996.

7. http://www.corcas.com/SearchResults/DahirdeCr%C3%
A9ation/tabid/914/Default.aspx. Dernière visite, le 24 novembre 2007.

 

Mohamed Zahraoui
Analyste
03/10/2012