Le Polisario : autopsie d'une mouvance séparatiste anachronique

« Sans le Sahara, l'histoire du Maroc est incompréhensible, sans le Maroc, le Sahara n'est que désert »[1].

Les réflexions qui suivent n'ont pas pour objet de brosser un tableau historique ou de décrire le fonctionnement du microcosme baptisé « Polisario » [2], mais de déchiffrer certains aspects qui nous paraissent révéler sa nature anachronique et artificielle. Les trajectoires récentes et présentes du Polisario sont, en effet, lourdes d'incohérences et d'anachronismes insolubles dont il est légitime de penser qu'ils hypothèquent l'avenir immédiat de cette mouvance. Des évidences puisées dans le registre des sciences sociales nous donnent - on s'en apercevra au terme de cette modeste réflexion - la mesure de la myopie stratégique des dirigeants de cette organisation et de leur incapacité à saisir les leçons de l'histoire et les défis de la mondialisation.

Et pour cause, le Polisario est assurément une entité de tous les paradoxes : il a beau promouvoir de lui-même une image de mouvement de libération, le voici capté par la presse occidentale comme promoteur de l'esclavage, une pratique institutionnalisée de dénégation de la liberté humaine qu'il s'applique à infliger à des familles noires du Sahara[3]. Mouvement d'obédience prétendument laïque et marxiste-léniniste si l'on en croit ses manifestes et discours fondateurs, le voici saisi en pleine bifurcation vers l'intégrisme le plus meurtrier comme le montrent ses récentes affinités avec Al-Qaïda[4]. Ce même Polisario, qui s'illustre depuis sa création par ses références ambiguës et sélectives au principe de l'autodétermination, persiste à laisser indéterminé le sort des populations sahraouies en multipliant les obstacles,  tissant des scénarios toujours impraticables, prolongeant le conflit pour survivre et bénéficier de la générosité internationale... L'inventaire est inépuisable et la tentation est grande d'en tirer la conclusion que les dirigeants du front ne croient guère aux mythes fondateurs de leur mouvement.

I. Séparatisme territorial versus autonomie positive 

Mais, il est un autre trait des plus contradictoires qui marque encore le comportement politique de ce microcosme et qui mérite de polariser l'attention des observateurs : tenir des positions à contre-courant de l'Histoire et travailler à la pérennisation de catégories politiques et idéologiques qui ne trouvent leur fondement nulle part dans la pensée universelle du XXIe siècle. A l'ère de la globalisation, les maîtres du Polisario croient toujours à la viabilité économique et géostratégique d'une construction micro-étatique, reposant exclusivement et abstraitement sur le seul dogme de la souveraineté juridique comme garantie de cette viabilité. Dans cette optique très naïve, l'émancipation est saisie négativement par les dirigeants du mouvement comme un processus de fragilisation progressive d'une souveraineté historiquement ancrée plutôt que comme un processus d'édification et de capitalisation des ressources humaines, économiques et culturelles d'un territoire donné. L'on croise ici la définition positive de l'émancipation avancée par le prix Nobel et économiste indien, Amartya Sen. Selon ce dernier, l'émancipation, qui est la fin du développement, est à définir par référence aux « libertés positives », aux « capabilités » destinées à libérer le potentiel humain[5]. L'accent est mis ici sur la capacité d'un groupe humain ou d'une entité territoriale à agir en augmentant sa propre marge d'action plutôt que sur la « liberté négative » qui se concentre simplement sur l'absence d'interférence ou de contrainte comme l'exigent certaines variantes classiques de la théorie économique et du paradigme juridique de la souveraineté.

L'émancipation renvoie donc à un processus d'empowerment (ou capacitation pour utiliser un terme français) qui vise à édifier des capacités individuelles et collectives à travers une ingénierie sociale et des politiques publiques inclusives et participatives. Dans cette optique qui est aujourd'hui celle de la bonne gouvernance, ce n'est pas l'autonomie négative (séparatisme territorial), mais des projets mobilisateurs (comme « L'Initiative Nationale pour le Développement Humain[6] » [INDH] ou le statut d'autonomie interne) qui semblent fournir le cadre le plus avantageux pour produire des « capabilités » réelles et conforter les chances des citoyens sahraouis de triompher des risques socio-économiques.

Qu'il nous soit permis d'invoquer, dans le même sillage, le concept de « patriotisme constitutionnel » suggéré par Jürgen Habermas pour rendre compte, en modernité tardive, de l'évolution du rapport citoyenneté/institutions politiques. Dans L'intégration républicaine et d'autres textes[7], le philosophe allemand montre que les citoyens ne doivent pas s'identifier de façon exclusive à des référents particularistes comme ceux de l'ethnicité ou de la territorialité et doivent, par conséquent, rattacher leur allégeance aux institutions démocratiques, seules capables de garantir le plein respect des droits fondamentaux. Sans nier complètement leur droit à l'existence, le « patriotisme constitutionnel » se propose donc de transcender les phénomènes identitaires micro-nationalistes pour se concentrer sur les conditions d'émergence d'une communauté politique soudée par un projet commun. On notera ici que cette optique gagne aujourd'hui du terrain et s'impose comme remède incontournable pour reconstituer l'unité des constructions nationales fragilisées par des guerres civiles ou multiconfessionnelles (Irak, Liban, Soudan, Somalie, etc. pour ne citer que des exemples arabes). De leur côté, les défenseurs de l'intégration européenne puisent dans ce même registre un de leurs arguments les plus persuasifs pour faire reculer l'euroscepticisme. Ainsi, appliqué au cas de la construction européenne, le « patriotisme constitutionnel » permet de combiner les sentiments d'appartenance nationale respectifs des citoyens de l'Union et leur identification à la construction européenne en tant que projet politique qui ne se limiterait pas à la seule juxtaposition des espaces démocratiques que sont les Etats membres[8].

Avec la théorie du « patriotisme constitutionnel », l'on est en présence d'un tournant crucial dans la rationalité politique humaine. De nos jours, les ensembles politiques ne sont légitimes qu'autant qu'elles apportent des nouvelles solutions aux problèmes qu'une entité politique de moindre taille ne saurait résoudre séparément. Autonomie est ici synonyme d'intégration et d'ouverture plutôt que d'autarcie ou de fragmentation.  Car comment expliquer que des Etats puissants comme la France ou l'Allemagne - trop puissants même pour dépendre de la construction communautaire - cherchent à dissoudre leurs particularismes et mettre en commun leurs ressources, sinon par cette exigence fonctionnelle qu'est la constitution de communautés politiques intégrées mieux armées pour faire face aux grands défis du XXIe siècle ?

Le défi est donc de taille pour les pays du Maghreb tant il est vrai que leur sort dépend de la configuration géopolitique que prendrait la région dans les années à venir. Comme le suggère fort lucidement Mohamed Cherkaoui à ce propos, l'évolution politique et géostratégique du Maghreb a donné la mesure de l'inanité de l'option « stratocratique » face à la « démocratie confédérale »[9]. Alors que les maîtres d'Alger ont œuvré de longue date pour la militarisation de l'Etat et de la société avec tout ce que cela véhicule comme centralisme politique et immobilisme social, la « démocratie confédérale », comme on pourrait le percevoir dans le projet d'autonomie régionale pour le Sahara, offre un compromis juste et opératoire entre autonomie et intégration nationale. Pour autant qu'on puisse espérer, cette même voie permettra aux pays du Maghreb de faire l'économie des problèmes qui naîtraient immanquablement d'une balkanisation de la région qui s'étend de l'Atlantique à la Mer rouge, et constitue ainsi une soupape de sécurité contre les périls qui guettent aujourd'hui les Etats de la région en termes de sécurité intérieure et extérieure, de défaillances fonctionnelles des gouvernements, de « déterritorialisation » du terrorisme et de tentation tribaliste de certains mouvements politiques[10].

II. Le discours de « victimation » comme stratégie de survivance

S'il est vrai que de nombreux mouvements de libération nationale (comme ceux palestinien ou sud-africain) tiraient leur légitimité existentielle, non de la guerre froide et de ses antagonismes idéologiques, mais de leur ancrage historique et socioculturel dans un espace géographique bien déterminé[11], cela ne saurait être valable pour le cas du front Polisario. Ce dernier est, on le sait, l'enfant naturel du colonialisme franquiste, relayé aussitôt par une Algérie sous-traitante de Moscou et impatiente à faire valoir sa prétention au leadership dans la région. L'histoire est trop connue pour être re-contée.

Il n'est pas lieu de s'étendre ici sur la « crise de l'idéologie tiers-mondiste »[12] qui s'est traduite, depuis au moins le milieu des années 1980, par un essoufflement significatif des radicalismes révolutionnaires et des guérillas meurtrières. On notera cependant que, de par leur acharnement contre l'intégrité territoriale du Royaume, le Polisario et ses mécènes continuent d'enfermer la « société de camps », qu'ils ont artificiellement créée sur Lahmada (camps) de Tindouf, dans un anachronisme des plus patents, un anachronisme qui consiste à imposer des réflexes et des conduites révolutionnaires à un contexte post-révolutionnaire très évolutif. En effet, en méconnaissant les profondes transformations qui ont affecté au double plan générationnel et socioculturel la société sahraouie, le front et ses protecteurs ne font que perdurer les « situations d'anomie »[13] et de déchirement moral qui ne cessent de dévorer l'immense totalité des populations séquestrées à Tindouf. Situations d'autant plus anomiques que les rangs des frères sahraouis qui décident de retrouver la Mère Patrie grossissent au fur et à mesure que la crise attaque et paralyse le mécanisme de la vie au Sahara. Et pour cause. Des exigences absolues - comme les services sociaux de base, la promotion des droits de la femme, les besoins d'une jeunesse en pleine mutation, etc. - demeurent ignorées et ne semblent guère accéder à l'agenda prioritaire des dirigeants du Polisario. Sauf à être atténuée par les renforts en provenance de l'humanitaire et de l'aumône internationale, la crise sociale et économique sévit toujours en maître absolu dans l'ingrate Lahmada de Tindouf. Là où le Maroc redouble d'efforts et d'initiatives pour promouvoir, au moyen d'une politique de discrimination positive en faveur des provinces du Sud, la qualité de la vie des populations sahraouies, le front séparatiste sombre dans l'escalade et les manœuvres dilatoires dans le seul objectif d'éterniser la crise et le conflit. Ni l'INDH et ses vastes chantiers, ni le CORCAS et ses approches participatives, ni encore l'initiative marocaine pour la négociation d'un statut d'autonomie de la région du Sahara et ses promesses en termes de gouvernance locale ne semblent venir à bout des convictions séparatistes de cette mouvance. Pourquoi ?

La question mérite d'être posée tant il est vrai qu'elle permet de dévoiler la stratégie politique d'un mouvement en panne d'arguments pour justifier sa survivance dans un contexte régional et international post-guerre froide. Les  dirigeants du Polisario continuent de mobiliser un référentiel idéologique et des pratiques discursives qui relèvent de ce que la critique internationale nomme aujourd'hui « afro-pessimisme»[14]. Il s'agit en substance d'une rhétorique « victimiste » qui consiste à forcer les arguments pour décrire un mouvement politique, un groupe ethnique particulier ou un Etat comme étant en proie aux injustices d'un voisin ou d'un autre Etat. Ce discours de « victimation » prend appui sur des usages sélectifs et partiels de la vérité historique pour susciter la compassion des milieux humanitaires et des chancelleries diplomatiques sensibles à ce genre de discours. Le front et ses protecteurs d'Alger usent de cette voie en mobilisant leurs canaux politiques, médiatiques et électroniques pour provoquer des réactions caritatives, mais surtout pour extorquer des positions officielles favorables à la thèse séparatiste. Pour ce faire, la question du Sahara est faussement présentée par les adversaires de l'intégrité territoriale du Royaume sous l'angle de la « décolonisation » ou comme une « question humanitaire » devant engendrer des réactions solidaires de la part de la communauté internationale. Les offensives diplomatiques, la désinformation organisée, mais aussi la pression qu'exercent les pétrodollars d'Alger nous expliquent comment le bloc anti-marocain en est arrivé à instrumentaliser la compassion spontanée de certains milieux internationaux mal avertis (gouvernements d'Afrique et d'Amérique latine, ONG européennes...) pour entraver le processus référendaire dans les années 1990 et le projet d'autonomie pour le Sahara qui bénéficie aujourd'hui de la quasi-unanimité de la communauté internationale.

Certes, l'efficacité de ces manœuvres est de plus en plus limitée comme le prouvent les revirements positifs de plusieurs gouvernements d'Afrique et d'Amérique latine qui avaient reconnu, dans la précipitation et l'inconséquence totales, la fantomatique république sahraouie. Le travail d'information et d'explication, fourni aujourd'hui auprès des instances internationales par la diplomatie marocaine sous la haute direction de Sa Majesté le Roi, rend justice à la cause nationale. La marocanité du Sahara occidental est placée sous le signe du parachèvement de l'intégrité territoriale d'un Etat souverain, dépecé il y a un siècle en  deux protectorats et une zone internationale. Si décolonisation il y a, elle devrait donc signifier le recouvrement par le Maroc de ses droits historiques sur une partie de son territoire national.

 


1. Mohamed Cherkaoui, Le Sahara : liens sociaux et enjeux géostratégiques, The Bardwell Press, Oxford, 2007, p. 3.

2.  « Polisario » est l'acronyme de « Front Populaire de Libération de la Saguia el Hamra et du Rio de Oro ». Cette organisation, qui n'était pas séparatiste lors de sa création, est officiellement créée le 10 mai 1973 à Zoueirat en Mauritanie.

3. Pire, constatent deux journalistes australiens qui ont préparé un film documentaire sur ces pratiques dans les camps de Tindouf, l'esclavage n'est pas seulement une pratique sociale, il constitue une « véritable institution » juridiquement réglementée et protégée par la loi. CfL'Opinion du jeudi 25 octobre 2007 (quotidien marocain francophone d'informations).

4.  Pour Aymeric Chauprade, géopoliticien français à la Sorbonne, des mouvements séparatistes, autrefois acquis l'idéologie marxiste-léniniste, sont aujourd'hui en passe d'évoluer vers l'islamisme radical. Le Grand Sahara ne déroge pas à cette règle comme le prouve la connexion entre l'organisation Al-Qaïda et le front Polisario. CfLa Vie Eco du 15 avril 2004.

5. Amartya Sen, Development as Freedom, New York, Alferd Knopf, 1999, trad. fr., Un nouveau modèle économique. Développement, justice et liberté, Paris, Odile Jacob, 2000.

6. Programme lancé pour la première fois par le roi du Maroc le 18 mai 2005 qu'il a qualifié de « chantier de règne » contre la pauvreté et l'exclusion. Ce plan est présenté comme un programme national à long terme comportant notamment la lutte contre le « déficit social » et la précarité, la promotion d'emplois stables et l'aide aux personnes les plus démunies dans le royaume.

7. Habermas Jürgen, L'intégration républicaine. Essais de théorie politique. Paris, Fayard, 1998 et Ecrits politiques. Culture, histoire, droit, Paris, Flammarion, 1999. Cf. aussi Frédérick-Guillaume Dufour, Patriotisme constitutionnel et nationalisme. Sur Jürgen Habermas, Montréal, Liber, 2001 ; Lacroix Justine, « Patriotisme constitutionnel et identité post nationale chez Jürgen Habermas », dans Rainer Rochlitz (dir.), Habermas. L'usage public de la raison. Paris, PUF, 2002, p. 133-160.

8. Muriel Rambour, « Le patriotisme constitutionnel, un modèle alternatif d'élaboration d'une identité européenne ? », Etudes européennes, n°9, 2006 ; Charles Turner, « Jürgen Habermas: European or German? », European Journal of Political Theory, 3, 2004, pp. 293-314.

9.  Mohamed Cherkaoui, Le Sahara : liens sociaux et enjeux géostratégiquesop. cit.

10. Ibid.

11. Nous renvoyons ici à deux travaux pionniers en la matière. Cf Aziz Hasbi, Les mouvements de libération nationale et le droit international, Rabat, Ed. Stouky, 1981 ; Alain Gandolfi, Les mouvements de libération nationale, Paris, PUF, Coll. Que Sais-Je, 1989.

12. Maxime Szczepanski-Huillery, « L'idéologie tiers-mondiste. Constructions et usages d'une catégorie intellectuelle en ‘‘crise'' »,Raisons politiques, no 18, 2005/2, p. 27-48.

13. Sophie Caratini, « La prison du temps : les mutations sociales à l'œuvre dans les camps de réfugiés sahraouis », Afrique contemporaine, n° 221, 2007/1, p. 153-172.

14. Allusion est faite ici aux discours victimistes et à leurs usages idéologiques en Afrique. Cf. Jean-Pierre Chrétien, « Misères de l'afro-pessimisme », Afrique et Histoire, n° 3, 2005, pp. 183-211.

 

Abderrahim El Maslouhi
Professeur à l'Université Mohammed V-Agdal
03/10/2012