Le sentiment de l'appartenance entre l'identité nationale et le tribalisme politique du polisario

Le choc de la pénétration coloniale au Maroc a entraîné l'ébranlement et la désagrégation des structures socioculturelles traditionnelles ainsi que l'effritement des valeurs qui en constituaient la quintessence éthique et spirituelle. La société marocaine, médiévale et tribale dans son essence, a subi de plein fouet le choc de la modernité bouleversant ainsi des cadres sociaux qui ont mis des siècles à s'installer. La grande césure historique qu'a été la colonisation est placée sous le signe de la naissance de l'Etat-Nation dans sa conception moderniste, rationaliste et fonctionnaliste. Cet échafaudage institutionnel, fruit d'un long processus de développement de l'Histoire politique, économique et culturel en Europe occidentale, s'est greffé sur un fort sentiment d'appartenance, profondément enraciné à une nation marocaine qui plonge ses racines dans l'histoire antique du pays.

Toutefois, il convient de rappeler que ce sentiment d'appartenir à une entité nationale ne doit pas être appréhendé, sous peine d'anachronisme, dans une perspective moderne et citoyenne. En effet, ce sont les périodes où les menaces extérieures (turque et ibérique notamment) pesaient sur le pays qui cristallisent cette conscience objective d'appartenir à la même patrie. Dans les périodes de paix, ce sont d'autres structures d'identification comme la tribu avec ses fractions, ses sous-fractions, les confédérations tribales et claniques, les généalogies et systèmes de parentés et les régions qui fondent ce besoin psychologique d'appartenir qui marque la condition humaine. L'appartenance est, en effet, un fait social universel ancré dans la nature biologique grégaire de l'espèce humaine.

La configuration sociale marocaine a été remodelée, à travers les siècles, au gré des fissions et des fusions de ces entités qui ont déterminé la déconstruction/reconstruction perpétuelle du champ politique et identitaire marocain.

Qu'en est-il aujourd'hui, à l'aube du 21ème siècle, du fait tribal? Peut-on parler d'une permanence du tribalisme? S'agit-il d'une structure résiduelle, un succédané, une survivance du Maroc précolonial? Quel potentiel mobilisateur pourrait avoir l'appel tribal? Est-ce que la tribu va disparaître ou s'adapter au contexte moderne?

Il est clair en tout cas que si la tribu a perdu sa fonction sociopolitique suite à la généralisation de l'économie du marché, au processus d'urbanisation et de sédentarisation, à l'éparpillement social et spatial des structures rurales et de par l'alphabétisation massive et l'extension du pouvoir de l'Etat central, il n'en demeure pas moins que la tribu a survécu comme héritage culturel. Le Maroc est, en effet, un no man's land culturel, un modus vivendi établi entre des structures archaïques et des structures modernes.

A notre avis, le fait tribal reste incontournable pour saisir en profondeur la société marocaine dans ses contradictions et dans sa complexité et ce de surcroît dans les régions où la tradition est encore vivante comme dans les provinces du Sahara marocain. Cette terre désertique caractérisée par la rareté des ressources pastorales a été dominée par des tribus guerrières et maraboutiques de nomades chameliers qui ignoraient les frontières imposées par les puissances coloniales au début du vingtième siècle et à la fin du dix neuvième.

Les principales tribus du Sahara sont les Reguibats, les Oulad Delim, les Aarousiens, les Oulad tidrarin, Izarguien, Tekna, Oulad Bousbaa, les Mejjat, les Skarna. Toutes ces tribus constituaient l'ossature du sentiment d'appartenance, de l'identité imposée et assignée à tout un chacun, individu ou collectivité. Chaque tribu comprenait des fractions et des sous-fractions et représentait un ensemble de familles ou de campements apparentés et descendant d'un ancêtre éponyme. Au sommet de chaque tribu le Cheikh exerce l'autorité en concertation avec les membres des conseils et des assemblés coutumières qui régissaient les réseaux de solidarités, le code de l'honneur et géraient les rivalités et les conflits sur un niveau intra et inter tribal. Ainsi, plusieurs éléments interviennent pour élaborer ce sentiment d'appartenance car ces différents niveaux, clanique, tribal, régional, et puis enfin la conscience d'appartenir à un ensemble confessionnel et civilisationnel plus large en l'occurrence la «Umma» islamique, s'emboîtent et se hiérarchisent pour construire et encadrer objectivement et subjectivement l'Etre identitaire du Sahraoui.

Dans le Maroc précolonial, le nomadisme comme mode de vie marqué par la précarité entraîne une mobilité perpétuelle des hommes à la recherche des pâturages. Ce mouvement de déplacement continu a empêché toute fixation au sol évacuant, ainsi, tout ancrage terrien aux structures d'identification. Situé sur les routes caravanières du commerce transsaharien reliant Sijilmassa à l'empire du Ghana via Oudaghouste et Tombouctou, le Sahara occidental marocain a été au cœur de l'histoire politique culturelle et économique du pays. La civilisation du désert a été à l'origine et le berceau des grandes épopées qui ont unifié les pays du Maghreb et qui ont rayonné sur tout l'occident musulman. Cette condition de nomade explique en partie l'inapplicabilité et l'échec du processus d'identification lié au référendum qui repose sur le recensement effectué par les autorités coloniales espagnoles en 1974. Ce dernier n'a pas tenu compte de cette réalité de migration perpétuelle des tribus sahraouies ce qui a entraîné l'exclusion de facto de toute la population sahraouie qui ne résidait pas au cours de la période du recensement dans les territoires concernés. C'est ce qui explique en partie la prépondérance de la tradition généalogique et hagiographique et des systèmes de parenté comme structures d'identification «mobiles» qui relient les membres d'une même tribu à un ancêtre éponyme. La tradition narrative liée à l'inscription généalogique de l'individu dans la famille, le lignage ou la tribu fait partie de la tradition orale et de la mémoire collective et fonde cette idéologie où la référence à l'ancêtre et l'apologie du sang sont des éléments fondamentaux de la construction de l'identité collective et individuelle. Les récits liés à la mémoire généalogique et hagiographique au Sahara prouvent les liens historiques et sociaux qui la relient à la mère patrie, le Maroc. Cette réalité a été consacrée par la Cour Internationale de Justice qui a rendu son avis le 16 octobre 1975 en reconnaissant que les provinces du Sahara n'étaient pas un territoire sans maître avant la colonisation espagnole et qu'elles avaient des liens socio-culturels et juridiques d'allégeance avec le Maroc. Les puissances coloniales n'ont pas hésité à invoquer cette notion ethnocentriste de «terra nullius» comme subterfuge pour légitimer leur occupation d'un territoire lié culturellement, socialement et historiquement au Maroc. D'ailleurs, la résistance de la Zaouïa de Ma Al Ainin fondée à Smara en 1895 a bénéficié du soutien logistique et financier du Sultan du Maroc. Cette Zaouïa, autre structure d'identification, a mené une résistance sur un double front contre les français et les espagnols. Le nord des provinces sahraouies a constitué toujours pour les mouvements de résistance un refuge naturel et un terrain de retraite tactique qui incarne la continuité géographique d'un destin politique commun face à l'adversité et aux dangers extérieurs qui guettent la patrie.

De nos jours cette région a connu depuis 1975 un développement inouï notamment en ce qui concerne le processus d'urbanisation qui a instauré une culture d'ouverture sur le monde. L'appartenance à la Région est en passe de supplanter les appartenances tribales et autres allégeances aux chefferies locales.

Le soi disant «projet révolutionnaire» du Polisario en prétendant extirper le tribalisme, pour monter un nationalisme bricolé de toute pièce, n'a fait que manipuler les symboles et les prédispositions culturels héritées de ce même tribalisme. La faillite de ce projet s'explique par son échec à dépasser l'horizon politique tribal qui a présidé à sa naissance et qui fait figure de vice rédhibitoire, de péché originel indépassable. C'est justement cette sombre perspective de déchirement tribal qui pèse lourdement sur ce projet politique qui érige l'idéologie du sang en principe politique et qui réveille les vieux démons et les anciens atavismes aux conséquences ravageuses. Le génocide rwandais, le Darfour, la Somalie constituent à cet égard des exemples tristement célèbres et nous informent amplement sur les effets délétères du tribalisme qui constitue l'une des blessures les plus profondes de l'Afrique. Ces déterminismes tribaux et claniques prédestinent le projet séparatiste aux menaces de l'implosion en ce sens qu'ils sont sans cesse renforcés par un discours idéologique qui fait l'apologie de l'identité-ghetto. C'est justement ces lignes de faille tribales qui sont à l'origine de l'hémorragie continuelle qui fait vider cette organisation de ses cadres qui sont parfois parmi les figures les plus charismatiques et les plus emblématiques du mouvement.

Le tribalisme reste un tabou politique dans les camps de Tindouf mais continue à sustenter en profondeur et de manière souterraine les équilibres fragiles et les hiérarchies au sein de ce mouvement. Car il s'agit là du point nodal sur lequel s'articule la revendication politique du Polisario, en l'occurrence, opposer au nationalisme marocain un pseudo-nationalisme sahraoui schématique jusqu'à la caricature. La politisation du tribalisme qui instrumentalise le particularisme hassani est un phénomène récent; il coïncide avec la découverte des gisements du phosphate à Boukraa qu'on peut considérer comme l'événement qui a déclenché ce nationalisme fantoche. En lui procurant un habillage de différentiation culturelle et ethnique, le tribalisme politique du Polisario relève d'une logique d'éclatement et de fragmentation illimitée qui sacrifie l'intégration maghrébine sur l'autel de l'ambition personnelle pour le contrôle des richesses. L'appareil rhétorique lié à des notions nobles telle «le droit des peuples à l'autodétermination» ne peut pas cacher une réalité pourtant claire jusqu'à l'obscénité à savoir que les camps sont régis par les hiérarchies tribales anciennes. Nous rappelons à cet égard la mésaventure des deux journalistes australiens Violeta Ayala et Daniel Fallshaw qui ont été séquestrés par les milices du Polisario le 2 mai 2007 quand ils réalisaient une enquête sur l'esclavagisme et surtout la condition et le statut des éléments noirs des familles sahraouies dans les camps.

Ainsi, sous le vernis progressiste de la propagande idéologique séparatiste parée de l'auréole du messianisme révolutionnaire égalitaire et démocratique, est tapie une féodalité tribale avec ses notables, ses métayers, ses gens de roture et autres semi-affranchis. L'essoufflement et la crise des grands récits idéologiques, la situation du statut quo qui a résulté du cessez-le-feu imposé par l'ONU depuis 1991 a entraîné une situation de «nudité idéologique» qui a démasqué la véritable nature des desseins séparatistes. C'est justement pour ces raisons que le schème tribaliste connaît une recrudescence dans le discours du Polisario. Cette crise d'identité du Polisario trouve son origine, à notre sens, dans l'échec d'un projet sociétal et politique qui a essayé de façon artificielle de construire un nationalisme sans substance historique et ce à partir d'un tribalisme réel mais dévoyé, manipulé et politiquement orienté.

Mohamed Zahir
Chercheur a la faculté des lettres de sais Fès

03/10/2012