Les grandes puissances à l'épreuve du conflit saharien : une analyse des attitudes russes et chinoises

A quelques semaines du second round des négociations entre les parties au conflit saharien, l'analyse des positions des membres permanents du conseil de sécurité paraît nécessaire. L'implication directe ou indirecte des grandes puissances dans  ce vieux conflit, résidu de la guerre froide, les rend historiquement responsables de la permanence de ce conflit.

Longtemps considéré comme un conflit de « basse intensité », les grandes puissances se sont montrées peu enthousiastes pour régler ce conflit. Pourtant, la persistance de la conflictualité dans cette zone du monde risque de compromettre la stabilité régionale et les efforts d'intégration et de développement de l'espace maghrébin. Les multiples tentatives de règlement du conflit se sont soldées par un échec. Il a fallut attendre I'initiative marocaine pour la négociation d'un statut d'autonomie pour la région du Sahara, lancée en avril 2007, pour débloquer la situation.

Le Conseil de sécurité de l'ONU a approuvé, une résolution dans laquelle il réaffirme «  sa volonté d'aider les parties à parvenir à une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable » et  appelle, par ailleurs, de « nouveau les parties et les Etats de la région à continuer à coopérer pleinement avec l'Organisation des Nations Unies et entre elles pour mettre fin à l'impasse actuelle et aller de l'avant vers une solution politique ». Par ailleurs, le Conseil de Sécurité, « se félicitant des efforts sérieux et crédibles faits par le Maroc pour aller de l'avant vers un règlement .... », innove cette fois-ci, puisqu'il « demande aux parties d'engager des négociations de bonne foi sans conditions préalables, en tenant compte des développements survenus ces derniers mois...». Est ce le début d'un réel engagement de la communauté internationale pour résoudre ce conflit ? Les cinq membres permanents du conseil de sécurité auront- ils la volonté politique nécessaire pour amener les autres parties à saisir cette opportunité historique ? L'analyse des réactions au projet marocain invite à l'optimisme. Un grand nombre d'Etats, notamment les membres du Conseil de sécurité ont qualifié cette initiative comme étant une base crédible pour un compromis historique.

Dès son lancement,  l'ex  président français, M. Jacques Chirac, a qualifié de « constructif » le projet marocain. En visite à Alger,  le nouveau chef d'Etat français a réaffirmé la « position constante » de la France concernant la question du Sahara.

Ceci étant, les français ne sont pas les seuls à accueillir favorablement l'initiative marocaine. En Grande Bretagne, Quatre-vingt dix-neuf membres de la chambre des Communes (chambre basse du parlement britannique) ont signé une motion de soutien à l'initiative marocaine pour la négociation d'un statut d'autonomie de la région du Sahara. Dans cette motion, les députés britanniques, représentant toutes les formations politiques du Royaume-Uni, soulignent avoir accueilli « favorablement l'initiative marocaine d'accorder une large autonomie au Sahara », relevant que cette initiative « offre l'opportunité de répondre aux revendications des séparatistes, en garantissant à tous les Sahraouis, à l'intérieur comme à l'extérieur du territoire, un rôle important dans les instances et institutions de la région, tout en reconnaissant la souveraineté et l'intégrité du Maroc ».

Outre Atlantique, le même accueil est réservé à la nouvelle dynamique initiée par Rabat.  Lors d'une rencontre avec une délégation de hauts responsables marocains avec lesquels il a discuté de la question du Sahara occidental, le Sous-secrétaire d'Etat aux Affaires politiques  Nicholas Burns a qualifié  l'initiative marocaine de «  proposition sérieuse et crédible », ajoutant que les Etats-Unis, va encourager les « discussions et créerait l'opportunité pour les parties d'entamer des négociations directes, sans conditions préalables », en vue de résoudre le conflit du Sahara.

Quelles que soient les raisons stratégiques qui conditionnent les attitudes britanniques, françaises ou américaines envers le dossier du Sahara, celles-ci restent largement motivées par deux  soucis majeurs : le dépassement de la conflictualité et la construction de la sécurité régionale. A l'instar des autres membres permanents du conseil de sécurité, la Russie et la Chine développent le même réflexe en cherchant à contribuer à la résolution du conflit. Seules les approches diffèrent. Les deux superpuissances manifestent un intérêt particulier pour la région maghrébine (I).  Néanmoins, les diplomaties russes et chinoises affichent un certain réalisme politique (II).

I -  Chine - Russie : un intérêt croissant pour la région maghrébine

A priori, il est difficile de parler d'une réelle influence russe ou chinoise  dans une région  très convoitée par  les américains et les européens. Pourtant, on assiste depuis quelques années à un grand retour en force de Pékin et Moscou sur la scène maghrébine. A l'ère de la mondialisation économique, russes et chinois commencent à développer des stratégies économiques visant à diversifier leurs partenaires commerciaux. Dans la nouvelle configuration géoéconomique du monde, les grands de ce monde se livrent une guerre sans merci pour conquérir de nouveaux marchés. 

Au Maghreb, la Russie intensifie sa coopération énergétique avec ses partenaires algériens et libyens. En Août 2006, le géant russe Gazprom et la compagnie algérienne Sonatrach ont conclu une alliance stratégique. Les autorités marocaines négocient avec Atomstroyexport, premier opérateur nucléaire russe, la réalisation d'un réacteur nucléaire pour un montant de 1,5 milliard de dollars.

Ceci dit, les intérêts économiques russes au Maghreb ne concernent pas uniquement le secteur énergétique. La coopération militaire offre de nouveaux débouchés à l'industrie militaire russe dans la région. Selon le quotidien russe Kommersant, l'agence russe d'exportation d'arme prépare la signature d'un contrat avec la Libye pour plus de 2,2 milliards de dollars. Auparavant, les contrats d'armement signés avec l'Algérie atteignent, au total, 8 milliards de dollars.

Concernant la chine, le passage à l'économie de marché  a ouvert la voie à un engagement complet avec le monde extérieur. En matière de coopération internationale, Pékin a obtenu de meilleurs résultats avec cette ouverture économique. La présence des chinois se fait de plus en plus sentir. En Afrique, ils se montrent plus offensifs.

En novembre 2006, lors d'un sommet Chine- Afrique à Pékin, le président Hu Jintao s'est exclamé, devant 41 chefs d'Etat et de gouvernement du continent noir : « La Chine sera pour toujours un ami, un partenaire et un frère de l'Afrique ! ». Cette déclaration a été qualifiée par les médias officiels chinois d'événement diplomatique "le plus important" depuis la révolution de 1949. M. Hu a promis un volume d'échanges se montant à 100 milliards de dollars à partir de 2010 et un doublement de l'aide chinoise d'ici trois ans.

Au Maghreb, la chine affiche les mêmes ambitions. A cet égard, l'évolution de ses relations commerciales avec le Maroc est très significative. En 2004, les échanges commerciaux bilatéraux se sont élevés à 1,16 milliard de dollars, soit une croissance de 35 % par rapport à 2003. En 2005, le volume de ces échanges a atteint 1,48 milliard de dollars, avec une augmentation de 28 % contre l'année passée. En septembre 2005, la société chinoise « Sinochem Corporation » et l'Office Chérifien des Phosphates ont signé un accord commercial en vertu duquel la Chine achètera annuellement du Maroc 800.000 tonnes d'engrais phosphatés pour la période 2007-2011.   

A l'instar des américains, Pékin et Moscou tentent de renforcer leur présence sur un marché maghrébin très prometteur. En raison de la position stratégique du Maghreb, des firmes russes et chinoises pourront s'y installer et développer des stratégies de conquête des marchés africains et européens.

Ceci étant, cette percée économique de ces deux géants peut-elle s'accompagner d'un réel engagement politique dans la région ? Si oui, dans quel sens et pour quels objectifs ? Russes et chinois pourront ils s'imposer comme de véritables acteurs dans la région ? Quel serait leur réel degré d'implication dans la résolution du conflit du Sahara marocain ?

II-    Le réalisme constructif des positions russes et chinoises sur le Sahara

Une analyse approfondie des attitudes de ces deux grandes puissances révèle une certaine continuité de leurs positions sur le dossier du Sahara. Ainsi, russes et chinois demeurent favorables à un règlement pacifique qui prendrait en considération les réalités locales et régionales.

Depuis le début du conflit saharien, les diplomaties russes et chinoises ont adopté des attitudes équilibrées et réalistes. En pleine guerre froide, les deux superpuissances ont su garder des relations équidistantes avec l'ensemble des parties au conflit. Aujourd'hui, Pékin et Moscou défendent la même approche à savoir une solution politique négociée. Au moins trois facteurs expliquent ce réalisme constructif des dirigeants russes et chinois :

Premièrement, les deux superpuissances ont la ferme conviction que ce conflit n'est qu'un résidu de la guerre froide. A l'ère de la confrontation Est / Ouest, les thèses séparatistes bénéficiaient du soutien de l'ex bloc de l'Est. Aujourd'hui, cette sombre page de l'histoire est définitivement tournée. La Russie et la Chine ne défendent plus des positions idéologiques creuses. Les nouvelles solidarités se construisent sur des bases plus saines. Désormais, l'idéologie n'entre plus dans les préoccupations majeures de la politique étrangère russe ou chinoise. Conscients du contexte historique du conflit, les responsables russes et chinois se montrent favorables à une solution politiquement négociée. « La Russie va contribuer à la recherche d'un règlement politique du conflit du Sahara occidental ». C'est par cette phrase que le ministre russe des Affaires étrangères, Igor Ivanov, a signé le retour diplomatique de la Russie dans le conflit du Sahara et sa préférence pour une solution politique au Sahara. Pour les chinois, ils défendent pratiquement les mêmes positions. « La position de la Chine sur le problème du Sahara est conséquente. Nous espérons qu'une solution acceptable pour les parties concernées pourra être trouvée au moyen du dialogue et de concertations dans le cadre des Nations unies dans le but de sauvegarder la paix et la stabilité de la région et de réaliser le développement commun. Nous poursuivons nos efforts pour qu'une solution judicieuse et définitive au problème du Sahara puisse être trouvée le plus tôt possible ».

En promouvant le principe d'une solution politique, russes et chinois se montrent plus réalistes. Un réalisme résultant d'une appréhension empirique de la politique.

Deuxièmement, la Russie post-communiste et la Chine demeurent confrontées aux mêmes problèmes que le Maroc. En effet,  quelques années après la dissolution de l'URSS, la fédération de Russie était à son tour menacée de démembrement. Pour diverses raisons, des petites républiques du Caucase du Nord tentaient de se séparer de Moscou. De même, la Chine s'efforce de faire face aux mêmes problèmes avec les tibétains et les taiwanais. Sur le plan international, Moscou et Pékin développent une approche distincte de celle des autres grandes puissances. Basées sur le principe du respect de la souveraineté des Etats, les positions chinoises et russes sur le Sahara s'inspirent largement de cet esprit combinant réalisme et devoir de solidarité. De toute évidence, la Russie et la Chine demeurent sensibles à un règlement définitif dans le cadre du respect de l'intégrité territoriale du Maroc. En matière de politique étrangère, Moscou et Pékin s'opposent à la fragmentation et aux tendances séparatistes. Les prises de positions sur le Kosovo ou encore le Darfour le montrent assez clairement.

Troisièmement,  en s'impliquant davantage dans le règlement de ce différend, ces deux superpuissances assument pleinement leur responsabilité internationale.

En effet,  russes et chinois participent avec les autres membres permanents du conseil de sécurité au maintien de la paix et de la sécurité internationale. Certes, certaines divergences  peuvent surgir entre ces grandes puissances sur la manière de gérer certaines crises (Kosovo, crise nucléaire iranienne, Darfour..). Néanmoins, sur le dossier du Sahara marocain, un certain consensus semble se dégager. Cette unanimité s'explique, en partie, par une profonde compréhension des vrais enjeux géopolitiques du conflit. Aussi, le projet d'autonomie initié par Rabat pourra déclencher une nouvelle dynamique de réconciliation. Les positions réalistes des diplomaties russes et chinoises peuvent être analysées comme la reconnaissance d'une certaine forme d'autodétermination conciliant large autonomie et strict respect de la souveraineté.

Pour des raisons de géopolitique interne, la Russie et la Chine développent la même approche. Pour Pékin, l'idée d'une « Chine unique » parait séduisante dans la mesure où elle permettra la réunification de la république populaire de Chine et le Taiwan. La Russie défends un fédéralisme à la carte. Parallèlement à l'accroissement des compétences dévolues aux Républiques fédérées (par rapport aux Républiques autonomes de l'époque soviétique), certains statuts sont également revus à la hausse: ainsi, la région autonome des Adyghés et la région autonome de Karatchaiévo-Tcherkessie sont transformées respectivement en République des Adyghés, et République de Karatchaiévo-Tcherkessie, ce qui leur donne le loisir d'adopter une Constitution (qui doit être conforme à la Constitution fédérale), et, surtout, une série d'attributions propres aux républiques fédérées, précisées par l'article 72 de la Constitution. 

S'inspirant des mêmes principes, la Russie et la Chine ne peuvent qu'accueillir favorablement le règlement politique du conflit saharien sur la base d'une large autonomie. Pour ce faire, les deux puissances  développent un neutralisme positif. Autrement dit, elles  entretiennent des relations équidistantes avec l'ensemble des partenaires et appuient un règlement politique définitif.

Aujourd'hui, le conflit du Sahara est à la croisée des chemins, une implication plus active des cinq membres permanents du conseil de sécurité, de l'Union Européenne et des Nations- Unies est plus que jamais nécessaire pour déclencher une dynamique de paix durable dans une région confrontée à d'autres défis stratégiques. L'initiative marocaine constitue une rupture avec les plans de règlement antérieurs. Egalement, elle est une réelle opportunité à saisir pour sortir de l'impasse, rapprocher les peuples de la région et édifier l'espace maghrébin.                                                                          

 

Smail Kouttroub
Enseignant chercheur- Université Mohamed V Souissi
03/10/2012