Youssef Amrani

Youssef Amrani est Ministre Délégué aux Affaires étrangères et de la Coopération, dans le Gouvernement d’Abdel-Ilah Benkirane. Ce militant istiqlalien est aussi un vieux routier de la diplomatie. Quatre fois ambassadeur, il a gravi tous les échelons de la responsabilité au Ministère des Affaires étrangères, jusqu’à en devenir le Secrétaire Général entre 2008 et 2011. Polyglotte, jovial et débordant d’énergie, Youssef Amrani a bien voulu se prêter au jeu de Question/Réponse, avec LE SOIR LES ECHOS. Il dresse un bilan somme toute positif de l’action de son département sur l’année écoulée, mais se refuse à toute critique sur le Gouvernement auquel il appartient, en « soldat discipliné », comme il se définit lui-même. Il concentre son propos sur son domaine de compétence : continuité de l’Etat dans l’action diplomatique ; recadrage de la médiation onusienne sur le Sahara ; restructuration de la politique arabe du Maroc ; approfondissement des relations avec l’Union européenne ; diversification des partenariats et opérationnalisation de l’appartenance du Maroc au Continent africain. Ce sont là quelques thématiques développées dans cette interview aux accents de bilan pour l’année 2012.

L’ACTION EXTÉRIEURE EST LE DOMAINE PAR EXCELLENCE OU S’EXPRIME LA CONTINUITÉ DE L’ÉTAT

Q : Après presque un an de la formation du Gouvernement, il est d’usage de faire un premier bilan. Quelle évaluation faites-vous du rendement de la politique étrangère du Maroc durant l’année écoulée ?

R : Votre question m’inspire une double précision. En premier lieu, il serait mal venu de ma part de faire ici l’évaluation que vous me demandez. C’est à Sa Majesté Le Roi, au Chef du Gouvernement, au Parlement et à l’opinion publique de porter un regard scrutateur sur ce rendement. En second lieu, c’est une erreur commune de confondre politique étrangère et diplomatie qui, en réalité, ne traduisent pas les mêmes faits. Disons, pour simplifier, que la dernière est l’instrument de mise en œuvre de la première. La politique extérieure, elle, fait partie de ce que les constitutionnalistes appellent les orientations stratégiques de la politique de l’Etat.

Q : Je reformule ma question autrement : quel bilan tirez-vous de cette année que vous avez passée en tant que Ministre Délégué aux Affaires étrangères ?

R : Je comprends le sens de votre question. Tout ce que je peux dire est que l’action extérieure est le domaine par excellence où s’exprime la continuité de l’Etat. Celle du Maroc est assise sur un socle de constantes qui lui confère durabilité et stabilité. A cela, il faut ajouter le facteur d’inertie propre à la politique internationale, et qui fait que les actions ne fonctionnent que sur le moyen et long termes. Inutile donc de chercher à détecter des ruptures – sinon sémantiques – que l’alternance politique aurait imprimée à l’action diplomatique de l’Etat. Nous sommes de plein pied dans la continuité. D’autant plus que la politique étrangère procède d’une vision transversale, structurée et méthodique de Sa Majesté le Roi, qui porte et est portée par les valeurs et principes qui meuvent le Maroc dans ses relations internationales. Ce n’est pas pour rien que la diplomatie marocaine est une maison de longue tradition. Pour ce qui est de ma petite personne, 2012 aura été ma 36ème année dans cette grande maison. Nous aurons l’occasion de nous arrêter sur le bilan que j’en tire au fil de vos questions.

SAHARA : RECENTRER LA MÉDIATION SUR LE CŒUR DE CIBLE, POUR MIEUX GARDER LE CAP SUR LA SOLUTION POLITIQUE

Q : Soit. Commençons donc par la question numéro 1 au Maroc : celle du Sahara marocain. 2012 a été marquée par la polémique sur le retrait de confiance de l’émissaire onusien Christopher Ross. La décision a fait couler beaucoup d’encre. Pouvez-vous nous dire le fin mot de l’histoire ?

R : En toute objectivité, il n’y en a pas. Vous l’avez dit vous-même : c’est une polémique. Pour la petite histoire, sachez que nous n’avons jamais eu de problème avec la personne de Christopher Ross, qui est du reste un homme courtois et de grande expérience. Nous avons eu, à un moment donné, des raisons sérieuses de nous interroger sur l’intégrité de son mandat, la pertinence de son approche et l’objectivité de sa démarche. Il était de notre devoir, vis-à-vis du processus politique, du Conseil de Sécurité et du Secrétaire Général de l’ONU, d’en faire état fort et rapidement. En politique comme en physique, la puissance est la force multipliée par la vitesse. Il était impératif de prévenir tout glissement. La réaction des Nations Unies ne s’est pas fait attendre. Elle est venue le 25 Août 2012.

Q : Vous faites allusion à l’entretien téléphonique entre Sa Majesté le Roi et le Secrétaire Général des Nations Unies, M. Ban Ki-Moon ?

R : Exactement. Si je devais retenir une date phare sur la question nationale en 2012, ce serait celle-là. L’entretien entre Sa Majesté Le Roi et M. Ban Ki-Moon a recadré la médiation onusienne et relancé le processus politique. Il a permis de clarifier le cadre de travail, particulièrement en ce qui concerne le respect du mandat de la MINURSO, l’attachement aux paramètres du processus politique tels qu’arrêtés par le Conseil de Sécurité, la nature et les contours du mandat de l’Envoyé Personnel, sans oublier le rôle central de l’Algérie dans la facilitation d’une solution politique à ce différend régional. Nous avons noté favorablement le fait que cette relance ait été confortée au Conseil de sécurité le 28 novembre dernier. Nous avons enregistré, à cette occasion, une convergence des vues exprimées par Christopher Ross avec la position constante du Maroc, notamment en ce qui concerne les dangers liés aux menaces sécuritaires dans le Sahel. Des menaces qui risquent de s’aggraver en l’absence d’une solution au différend artificiel autour du Sahara. En tout état de cause, le Maroc est fort de sa foi inébranlable en la justesse de sa cause. Il continuera à coopérer sans complexes et de bonne foi avec les Nations Unies, pour parvenir à une solution politique définitive à travers la négociation, sur la base de l’Initiative d’Autonomie et dans le respect des paramètres clairement définis par le Conseil de sécurité à savoir le réalisme et l’esprit de compromis.

Q : A vous entendre, 2012 aurait été une année blanche pour le dossier du Sahara, s’il n’y avait eu l’incident de Ross ?

R : Je n’irai pas jusque là. 2012 a connu plusieurs développements significatifs. Je pense rétrospectivement au briefing du Conseil de Sécurité le 28 novembre ; je pense au constat des réalités complexes que M. Ross a certainement fait lors de sa visite dans la région en novembre dernier ; je pense aussi à la visite au Maroc, en octobre, de M. Hervé Ladsous, Secrétaire général adjoint de l’ONU chargé des opérations de maintien de la paix et au vibrant hommage qu’il a rendu aux Casques bleus marocains ; je pense à la nomination en juin de Wolfgang Weisbrod-Weber en tant que Représentant spécial du Secrétaire Général, ou encore au rapport du Secrétaire Général et à la résolution 2044 du Conseil de sécurité du mois d’avril. A l’évidence, 2012 n’aura pas été l’année de réalisation de la solution politique que la Communauté internationale appelle de ses vœux, mais elle aura été celle de la franchise constructive. Recentrer la médiation sur le cœur de cible, pour mieux garder le cap sur la solution politique. C’est l’enseignement que je retiens de cet exercice.

Q : En dehors de la question nationale, quels sont les dossiers qui ont mobilisé l’appareil diplomatique durant l’année écoulée ?

R : La diplomatie marocaine est à l’image de son environnement international : elle est hyperactive. A choisir des exemples, et au risque d’être arbitraire, je m’arrêterais sur la question malienne, la crise syrienne et la poursuite de la politique de diversification des partenariats à travers la mise en place du Dialogue Stratégique avec les États-Unis, l’établissement d’un Partenariat Stratégique avec l’Espagne, la consolidation des relations d’exception avec la France et l’opérationnalisation du Statut Avancé avec l’UE.

LA PERTINENCE DE L’ACTION ARABE DEPENDRA A L’AVENIR DE LA CAPACITÉ A GÉNÉRER DES SYNERGIES DE COOPÉRATIONS A GÉOMÉTRIE VARIABLE

Q : Commençons par la question syrienne. La Conférence de Marrakech le 12 décembre dernier a-t-elle été le succès diplomatique qu’on nous dit ?

R : Évidemment. Avec 130 délégations, dont près de la moitié représentées au niveau ministériel, la réunion démontre la capacité de mobilisation internationale du Maroc en faveur du peuple syrien. Nul ne conteste aujourd’hui que cette conférence constitue un jalon sur la voie de l’unification des forces patriotiques de la Syrie et de leur reconnaissance, à travers la Coalition nationale syrienne, comme représentant légitime du peuple syrien pour la période de transition. Le Message Royal adressé aux participants à la Conférence encapsule la quintessence de la position nationale, qui sous-tend la mobilisation de la diplomatie marocaine au sein des Nations Unies, de la Ligue Arabe, de l’Oci ou encore dans le cadre du Groupe des Amis du Peuple syrien, à savoir : la primauté de la dimension humanitaire, la poursuite d’une solution politique, la mise en place d’un processus inclusif de transition démocratique, la préservation même dans l’adversité de la souveraineté et de l’indépendance de la Syrie, ainsi que son unité nationale et son intégrité territoriale. C’est dans cette optique que le Maroc s’est fortement mobilisé pour réussir la rencontre des amis du peuple syrien le 12 décembre dernier.

Mais ce succès demeure relatif, jusqu’à ce que la spirale de la violence soit rompue en Syrie, à la faveur d’un processus de transition démocratique sans exclusive. C’est le peuple syrien, dans toutes ses composantes, qui doit rester maître de son destin. Le Maroc et la communauté internationale sont mobilisés à ses côtés et ne peuvent pas se substituer à lui. C’est à ce titre que nous travaillons au Conseil de Sécurité pour favoriser une position commune des 15. C’est également dans cet esprit que nous soutenons les efforts de l’Envoyé commun de l’ONU et de la Ligue Arabe, M. Lakhdar Ibrahimi. Le décompte sinistre des victimes et des déplacés atteint des dimensions insupportables. Tous les marocains sont touchés par cette tragédie et Sa Majesté Le Roi veille personnellement à ce que le Maroc fasse preuve, comme en 1973, de solidarité agissante envers le peuple syrien. C’est sur hautes instructions royales que l’hôpital de campagne a été déployé au camp Zaatari ; camp que Sa Majesté a été le premier chef d’Etat au monde  à visiter, le 18 octobre 2012.

Q : Restons dans la région. On savait les relations avec les pays du Golfe bonnes, mais elles ont connu une importante évolution en 2012. Quelle lecture en faites-vous ?

R : Les relations avec les pays du Golfe sont inscrites sous le signe de la fraternité de nos peuples et de l’amitié personnelle qui lie Sa Majesté le Roi aux Chefs d’Etats des pays du Golfe. Elles sont exemplaires, à telle enseigne que le CCG avait en 2011 invité notre pays à le rejoindre, dans un geste fort qui a singularisé la relation avec le Maroc dans toute sa profondeur. Sa Majesté avait alors, dans un esprit pragmatique, lancé avec le CCG des consultations pour tendre vers une véritable Alliance, au sens stratégique, et non seulement compléter les relations bilatérales traditionnelles par une déclinaison institutionnelle régionale. Ce processus a permis de formaliser un Plan d’Action 2012-2017, structuré autour de 7 thématiques de travail, dont en particulier le dialogue politique, la coopération économique, la collaboration judiciaire et la coopération culturelle. C’est ce Plan d’action qui a été adopté le 25 décembre dernier, maquant l’aboutissement d’un travail mené par l’appareil diplomatique depuis un an et demi. Mais le marqueur de l’année 2012 est la tournée officielle effectuée par Sa Majesté dans les pays du Golfe et en Jordanie. Elle a ouvert au Maroc des perspectives exceptionnelles, notamment à travers un mécanisme d’appui aux projets de développement au Maroc, doté d’un fonds de 5 Milliards de dollars sur 5 ans. Plus qu’un appui financier, c’est un partenariat économique à long terme qui se met en place, dans une logique gagnant/gagnant. La stabilité politique, la visibilité de l’environnement des affaires et la confiance économique sont les atouts du Maroc. Ce schéma de coopération constitue un véritable benchmark. A l’avenir, la pertinence et l’efficacité de l’action arabe commune dépendra de la capacité à générer des synergies basées sur des coopérations renforcées et à géométrie variable. Ce nouveau modèle de coopération arabe est probablement appelé à être reproduit par d’autre pays, de la même manière que les relations construites par le Maroc avec l’UE ont servi de guide au développement des relations euro-méditerranéennes.

LA VISION ROYALE DU STATUT AVANCÉ A RÉINVENTÉ LES RELATIONS AVEC L’UE. TOUT RALENTISSEMENT DE CES RELATIONS EST RENDU IMPOSSIBLE PAR LA MÉCANIQUE EN PLACE

Q : Venons-en justement à l’Union européenne. La politique arabe du Maroc n’a-t-elle pas pris le pas sur ses relations avec l’Europe. N’y a-t-il pas une sorte de ralentissement de l’agenda bilatéral avec l’Union européenne ?

R : Ralentissement par rapport à quoi ?

Q : En 2011, l’UE était au top de l’agenda international du Maroc. N’est-ce pas vrai ?

R : Ça l’était. Ça le reste encore. Je reviens à la notion fondamentale de continuité de l’Etat, qui est centrale aussi bien dans la conduite de l’action diplomatique, que dans son analyse. C’est d’autant plus de circonstance lorsqu’on parle du Partenariat Maroc-UE, dont les mécanismes sont inscrits dans la durée. Jugez-en vous-même : l’Accord d’association qui constitue encore le cadre général des relations entre l’UE et le Maroc est en vigueur depuis 2000. Le Programme Indicatif National, qui structure la coopération financière Maroc-UE, porte sur la période 2011-2013. Le Statut Avancé qui encapsule la vision royale des relations globales avec l’UE, est en place depuis le 2008, et son Plan d’action, en négociation depuis 2010, vient d’être finalisé en 2012. L’Accord agricole, qui ouvre au Maroc le marché européen, est entré en vigueur en 2012, et l’Accord de pêche couvre la période 2011-2015, et nous n’en négocions actuellement qu’un protocole d’application. C’est vous dire qu’il ne peut pas y avoir de ralentissement, et encore moins d’effacement du point UE de l’agenda diplomatique marocain. Cela est rendu impossible par les lois de la mécanique en place. C’est la philosophie même de l’arrimage stratégique du Maroc à l’UE, voulu par Sa Majesté Le Roi.

Peut-être y a-t-il eu une décélération au niveau de l’intensité du discours. Mais cela traduit moins un affaissement de la volonté politique – qui demeure intact de part et d’autre – qu’une sorte de priorisation de la prise de parole politique. L’UE s’est davantage exprimée sur la situation en Tunisie, en Libye, en Égypte ou encore au Mali. De notre côté, les développements politiques accélérés que le Maroc a connus ont généré une forme de recentrage sur le domestique, et chez certains même l’illusion que l’étranger ne serait qu’une contrainte supplémentaire. L’attention s’est légitimement reportée sur la politique de réforme et de redistribution en interne. C’est l’impulsion de Sa Majesté qui fait que le Maroc ne butte pas sur les fausses évidences et qu’il maintient le cap, voire accélère sa politique de diversification des partenariats extérieurs. Non seulement avons-nous poursuivi l’approfondissement des relations avec l’UE, mais nous avons franchi des pas qualitatifs dans nos relations avec les États-Unis, l’Espagne et la France, pour ne citer que ces exemples.

Q : Restons sur l’Union européenne si vous le voulez bien.

Volontiers. Je suis confiant sur l’évolution des relations avec l’UE. La vision royale du Statut Avancé a réinventé ces relations et les a inscrites dans une perspective à long terme. 2012 nous a permis de franchir un nouveau pas significatif dans la réalisation de cette vision, à travers la finalisation du Plan d’action du Statut avancé, dont j’ai eu l’honneur de diriger les négociations en 2010-2011. La finalisation de ce Plan d’action est une étape importante dans la réalisation de l’ambition politique et stratégique commune que nous avons avec l’UE. Elle permet d’envisager un nouveau cadre juridique pour relayer l’accord d’association. Réussir la mise en œuvre du Plan d’action ouvrira les portes pour atteindre cet objectif. Des chantiers importants sont en route : le dialogue sur la migration, la mobilité et la sécurité, les négociations sur les services, les discussions sur un Accord de libre-échange global et approfondi, la convergence réglementaire… 2013 s’annonce très active. Nous construirons sur le travail de l’année écoulée, et notamment les conclusions du Conseil d’Association que j’ai co-présidé avec le Ministre danois en avril 2012, les consultations en janvier 2012 avec mon ami Stefan Füle [ndlr : Commissaire européen à l’élargissement et à la politique de voisinage] et les discussions en avril avec Maria Damanaki [ndlr : Commissaire européenne chargée de la pêche] à qui j’ai redit avec une franchise cordiale les fondamentaux nationaux en matière de coopération avec l’Europe. Je n’oublie pas la visite à Rabat de Catherine Ashton en novembre, la première depuis sa nomination en 2009, et qui a été l’occasion pour elle de constater la sérénité et la continuité des réformes au Maroc, en matière de consolidation de l’Etat de droit.

Un dernier point d’importance concernant les relations avec l’UE : le dialogue inter-parlementaire avec le Parlement Européen, dont le Président, M. Martin Schultz, a réservé au Maroc son premier déplacement officiel après son élection en janvier 2012. Ce dialogue a été institutionnalisé grâce au Statut avancé, dans le cadre de la CPM [ndlr : Commission Parlementaire Mixte entre Parlement Européen et le Parlement marocain], qui fait désormais partie intégrante de l’architecture de nos relations avec l’UE. Elle démontre que le partenariat avec l’UE est une vocation géopolitique du Maroc qui transcende les clivages politiques. Sa contribution est importante grâce à l’engagement actif de ses membres, que je salue tous à travers les co-présidents Abderrahim Atmoune et Yasmina Baddou ; elle l’est aussi grâce à l’engagement des membres qui ont passé le flambeau, comme Mbarka Bouaida et Latifa Jbabdi dont je salue le travail ; elle l’est enfin grâce à la continuité apportée par la doyenne de cette Commission, qu’est mon amie Fatiha Layadi, dont je connais le dynamisme. Je veux aussi rendre un hommage très particulier à mon amie Zahra Cheggaf qui a fait preuve d’un engagement patriotique exemplaire au sein de la CPM, et qui fait preuve actuellement d’un courage tout aussi exemplaire dans son combat. Mes pensées et mes vœux vont à elle en ce début d’année.

NON SEULEMENT AVONS-NOUS POURSUIVI L’APPROFONDISSEMENT DES RELATIONS AVEC L’UE, MAIS NOUS AVONS FRANCHI DES PAS QUALITATIFS DANS NOS RELATIONS AVEC LES ÉTATS-UNIS, L’ESPAGNE ET LA FRANCE

Q : Le lancement d’un Dialogue stratégique avec les Etats-Unis représente clairement l’un des acquis de l’année 2012 pour la diplomatie marocaine. Quel est l’intérêt de ce nouveau cadre de coopération ? 

R : Ce Dialogue stratégique est destiné à élever et approfondir les relations déjà excellentes avec les États-Unis, conformément à la volonté commune des deux pays. Il s’agit de développer un haut degré de dialogue et de coopération, et une prise en compte plus fine des priorités respectives. Le communiqué conjoint de la première session de ce Dialogue stratégique trace une feuille de route ambitieuse, articulée autour de quatre secteurs, à savoir politique, économique, sécuritaire ainsi que culturel et éducatif. Les États-Unis ont salué les réformes et initiatives réalisées par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, tout en s’engageant à œuvrer aux côtés du Maroc à la réalisation des objectifs prometteurs de la nouvelle Constitution, notamment en matière de développement social et humain. Au niveau régional, le Dialogue stratégique contribuera à maintenir le momentum sur l’intégration du Maghreb, dont nous convergeons sur l’importance. Au niveau international, nous approfondirons la concertation bilatérale au niveau des organisations internationales, et notamment au sein de l’ONU et de ses agences spécialisées. Dans ce cadre, la problématique de la sécurité, notamment dans l’espace sahélo-saharien, constitue une priorité commune. La coopération économique est également au cœur du Dialogue stratégique. L’objectif est d’explorer de nouvelles opportunités et de favoriser la mise en œuvre de projets concrets et novateurs dans des secteurs à forte valeur ajoutée. La tenue à Washington, le 4 décembre dernier, d’une Conférence bilatérale sur le développement des affaires, a permis de réunir une importante délégation de femmes et d’hommes d’affaires des deux pays.  Dans ce cadre, quatre premiers secteurs ont été identifiés, à savoir les secteurs de l’aéronautique, de l’automobile, de l’agriculture et de l’énergie. Les perspectives de ce Dialogue stratégique sont très prometteuses.

Q : Quel regard portez-vous sur les relations avec l’Espagne ?

R : Les relations sont excellentes et muent par une forte détermination à aller de l’avant dans la mise en œuvre d’un partenariat stratégique novateur. Je ne peux que me réjouir de l’évolution qualitative enregistrée en 2012. M. Mariano Rajoy a réservé au Maroc son premier voyage officiel à l’étranger, en janvier 2012. La visite du Chef du Gouvernement M. AbdelilahBenkirane à Madrid, en mai 2012, a également été un moment fort de l’agenda bilatéral. Saad-Dine Otmani et moi-même avons aussi effectué plusieurs visites de travail en Espagne. Je garde un contact permanent avec José Manuel García-Margallo et Gonzalo De Benito, qui sont des amis. Le discours du trône du 30 juillet dernier est venu imprimer une nouvelle dynamique aux relations avec l’Espagne. Sa Majesté le Roi a fixé à cette occasion un nouveau cap stratégique pour ces relations, en réitérant solennellement l’engagement du Maroc à favoriser l’émergence de nouvelles conditions économiques propices à la création de richesses conjointes, et donnant un contenu concret aux liens profonds de solidarité agissante unissant le Maroc et l’Espagne.

La 10ème session de la Réunion de Haut Niveau, s’est tenue le 3 octobre dernier à Rabat, sous le signe de cette impulsion royale. La diplomatie marocaine l’a traduite dans la Déclaration de Rabat, qui constitue une feuille de route ambitieuse pour l’avenir. Mieux répondre au potentiel de coopération dans tous les domaines, en générant de nouvelles opportunités à saisir, dans un esprit de bénéfice partagé. C’est cela l’esprit dans lequel nous travaillons actuellement. Nous nous efforçons donc d’aller au-delà des formes de coopération traditionnelle, vers des partenariats innovants et des projets concrets. L’objectif est de tirer profit au mieux des complémentarités entre les deux pays et des opportunités d’affaires, tout en travaillant pour approfondir davantage la coopération politique, économique, culturelle, sociale et humaine. Nous y associons l’ensemble des acteurs institutionnels et non gouvernementaux, et au premier chef les parlementaires, à travers le Forum Parlementaire maroco-espagnol, inauguré à Rabat le 5 septembre 2012.

Q : Que faut-il retenir de la Réunion de Haut Niveau Maroc-France qui a eu lieu le 13 décembre dernier à Rabat ?

R : C’était un rendez-vous de premier plan dans l’agenda diplomatique. Depuis 1997, la RHN permet, tous les deux ans, de célébrer l’amitié maroco-française et de tracer une feuille de route toujours plus ambitieuse de nos relations bilatérales. La France est pour le Maroc un partenaire essentiel, avec lequel nous partageons une amitié, une proximité et je dirais même une intimité. C’est donc une relation d’exception qui se distingue par sa qualité, sa densité et sa richesse. La concertation régulière entretenue entre les deux chefs d’Etat en est le moteur. La RHN de cette année a été l’occasion d’une première rencontre entre le Chef du Gouvernement, M. Abdelilah Benkirane et le Premier Ministre français, Monsieur Jean-Marc Ayrault. Elle a été inscrite sous la thématique de la jeunesse, qui s’inscrit dans le prolongement du programme des deux gouvernements. Elle a également été inscrite sous le signe de la coopération économique. Des contrats portant sur 300 millions d’euros ont été signés et une attention particulière a été accordée au développement de la co-production industrielle. De nouveaux axes de coopération ont été arrêtés dans différents domaines clé du développement et de l’éducation. Un prêt de l’AFD de 280 Millions d’euros a été octroyé pour soutenir la mise en œuvre de ces projets de développement. Enfin, un accord favorisant la mobilité des personnes entre les deux pays par la simplification des procédures de visas a également été conclue. Ce fut réellement une réussite, qui place le partenariat Maroc-France sur une trajectoire encore plus ambitieuse et prépare le terrain à la visite d’Etat que le Président Hollande effectuera au Maroc, à l’invitation de sa Majesté le Roi.

PLUS QUE LA PRÉSIDENCE DU CONSEIL DE SÉCURITÉ, C’EST ÉLECTION DU MAROC PAR PLUS DES TROIS QUARTS DE LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE QUI EST HISTORIQUE

Q : Sur un tout autre sujet, quel bilan faites-vous de la Présidence marocaine du Conseil de Sécurité ?

R : Un bilan honorable. Mais pour mettre les choses dans leur contexte, il ne faut pas résumer le mandat du Maroc au Conseil de Sécurité à sa présidence tournante. C’est l’accession même du Maroc au Conseil de Sécurité, pour 2012 et 2013, qui a été un évènement majeur. Le Maroc a été élu au Conseil par 151 États membres des Nations Unies, soit les ¾ de la communauté internationale. C’est tout simplement historique. C’est une démonstration patente du rayonnement de notre pays et une reconnaissance de la crédibilité internationale construire sur des années sous la conduite de Sa Majesté Le Roi. C’est aussi le résultat d’une campagne diplomatique de grande envergure à laquelle j’ai eu l’honneur de contribuer, et qui a mobilisé les diplomates marocains dans le monde entier, sous la houlette de Taieb Fassi Fihri, à qui je rends un hommage appuyé.

Bien évidemment, la Présidence du Conseil de Sécurité est un moment fort de ce mandat. Nous avons choisi tout naturellement de la placer sous le signe de l’Afrique, du Moyen orient et du maintien de la paix, pour donner une dimension concrète à ces axes de déploiement de notre action diplomatique. Une attention toute particulière a été portée à la situation au Moyen Orient, bien que l’actualité ait propulsé le voisinage sahélo-saharien au centre de nos préoccupations. La première Déclaration présidentielle du Conseil de Sécurité sur la situation au Sahel a été adoptée à l’initiative du Maroc et sous sa Présidence, de même que l’importante résolution 2085 sur le Mali, qui autorise le déploiement d’une force internationale, sous commandement africain, conformément à la volonté du Mali et de la CEDEAO. Ces décisions du Conseil de Sécurité confirment la pertinence des choix politiques du Maroc en matière de stabilisation du Mali et de gestion de la situation dans la zone sahélo-saharienne d’une manière générale. En raison de la coïncidence de la présidence marocaine avec la période de fin d’année, il a fallu faire plus, en moins de temps. C’est un travail colossal qui est accompli par nos équipes aux Nations Unies, sous la conduite de l’Ambassadeur Mohamed Loulichki. C’est une occasion ici de le saluer et d’exprimer toute la satisfaction et la fierté que m’inspire le travail des femmes et des hommes qu’il dirige.

Q : La résolution sur le Mali adoptée sous présidence marocaine du Conseil de Sécurité va-t-elle changer la donne ?

R : En tout cas, elle est conçue pour. Mais la situation au Mali est d’une grande complexité. Elle évolue rapidement aussi. La crise a éclaté en mars 2012, lorsque le président Amadou Tounami Touré a été renversé par un coup d’état militaire. La crise politique et institutionnelle qui s’en suit provoque l’affaissement de l’effectivité de l’Etat malien. Des mouvements séparatistes en profitent pour prendre le Nord du pays. Très rapidement, ils déclarent l’indépendance de l’Azawad ; indépendance que le Maroc a immédiatement rejeté. Une multitude de groupes armés plus ou moins organisés prolifères dans la région. La scission du MNLA et Ansar Eddine complique davantage la mosaïque sur le terrain, où AQMI et le Mujao ont déjà leurs bases arrières. La profusion des armes consécutivement aux troubles dans la région n’arrange rien. Les prises d’otages occidentaux et les trafics en tout genre prolifèrent et génèrent une importante manne financière qui, l’idéologie jihadiste aidant, créé un appel d’air très inquiétant dans la zone, comme on a pu l’observer lors de l’enlèvement des travailleurs humanitaires européens avec des complicités avérées de certains mouvements séparatistes. Tous les ingrédients d’un spillover sur la région sont là.

Nous n’avons pas de frontières avec le Mali, mais c’est un pays ami avec lequel le Maroc a d’importants liens historiques, politiques et humains. Nous sommes donc concernés au premier chef par cette situation, qui pose des défis sérieux pour la sécurité du Maghreb et même de l’Europe. Nous suivons les développements inquiétants dans la zone sahélo-saharienne depuis des années, et nous n’avons eu de cesse d’alerter la communauté internationale par les canaux appropriés. Ce qui se passe maintenant est en quelques sortes la réalisation de nos alertes. Mais, pour vous dire la vérité, la complexité des dynamiques actuelles va au-delà des analyses les plus pessimistes. Personnes n’avait envisagé que le Mali soit quasi-simultanément en proie à une double crise, voir triple crise si l’on tient compte des conséquences économiques et humanitaires, qui s’ajoutent aux crises politique et sécuritaire qui déchirent le pays.

C’est un effet domino infernal. La communauté internationale a mis du temps à agir, mais le temps joue maintenant contre la stabilité de la région. Il faut donc se résoudre à une action internationale décisive. Nous entendons la position du Mali exprimée par le Premier Ministre Diango Cissoko. Les options en lice varient de la négociation à l’intervention militaire internationale, en passant par la restauration de l’ordre constitutionnel comme remède à la crise sécuritaire. Je crois que ces options ne sont pas exclusives les unes des autres. L’enjeu est de les mettre en adéquation, car l’objectif est le même : rétablir la souveraineté et l’intégrité territoriale du Mali et endiguer la dérive terroriste et sécuritaire. Le Conseil de Sécurité vient de donner son feu vert à une opération internationale sous commandement africain, et l’Union européenne a autorisé le déploiement du contingent chargé de la formation et du soutien logistique. Le Maroc est très engagé au Conseil de Sécurité, mais aussi au niveau de la CEDEAO. Sa position est constante : le règlement de la crise malienne doit inclure toutes les dimensions : diplomatique certes, mais aussi militaire, politique, économique, culturelle et sécuritaire. C’est la position nationale que j’ai défendue au Sommet de la CEDEAO à Abuja en novembre dernier.

JE ME SENS PROFONDÉMENT REDEVABLE DE RECONNAITRE LE DÉVOUEMENT DES DIPLOMATES MAROCAINS ET LEUR DIRE LA GRATITUDE DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Q : C’est un constat de satisfaction générale que vous faite tout au long de cette discussion. Est-ce de l’auto-satisfaction ?

R : Je suis lucide sur l’action de la diplomatie marocaine, avec ses atouts, ses difficultés et ses défis. Mais ma lucidité n’étouffe pas ma foi en ce Ministère et ses capacités. Je suis très conscient que derrière chaque réalisation, petite ou grande, il y a des femmes et des hommes qui servent le Maroc avec abnégation et discrétion. Je me sens profondément redevable de reconnaître leur dévouement et leur dire la gratitude du Ministère des affaires étrangères.

Les diplomates marocains font honneur au Maroc. Ils font un travail de première importance pour la sécurité nationale au sens large. Ils sont patriotes, travailleurs et disciplinés. Ils sont issus de toutes les couches de la société marocaine. Ils ont des formations de haut niveau et beaucoup ont servi dans les postes les plus exigeants et développé des profils qui n’ont rien à envier à leurs homologues dans les nations de grande tradition diplomatique. Avec des moyens modestes, ils abattent une charge immense qui leur impose des horaires déraisonnables. Ils sont déployés souvent dans des pays aux conditions de vies difficiles, des zones au climat pénible voire des zones d’insécurité et de conflit où ils courent parfois des risques directs pour eux-mêmes et leurs familles. Partout, ils sont en première ligne pour défendre l’intérêt du Maroc. Ils négocient, informent, analysent, prospectent des marchés et assistent nos compatriotes à l’étranger. Ils désamorcent en amont des problèmes dont personne n’entendra jamais parler et pour cause, ils ont été évités. Ils font ce métier dans l’abnégation la plus stoïque et la discrétion la plus totale. Il leur suffit que Dieu, leur patrie et leur Roi savent. La richesse de ce Ministère est dans sa capacité à cultiver leur mérite, à capitaliser sur leur expérience et d’en permettre la transmission aux nouvelles générations de diplomates, qu’il faut savoir attirer, former, garder et motiver. C’est dans cet esprit qu’on a créé au sein du Ministère l’Académie Marocaine des Études Diplomatiques, qui est un acquis dont je suis très fier. La relève est en place. Il faut savoir faire confiance aux jeunes diplomates qui ont fait leur preuve sur le terrain. C’est ma conviction profonde.

 

25/01/2013