Décidément, rien ne va plus pour Bouteflika et le pouvoir central. Le mal engendre le mal, la corruption engendre le pourrissement qui finira par une grande explosion sociale ou un effondrement de l’état et l’émiettement.

La sombre perspective a été mainte fois signalée par des intellectuels algériens, mais le pouvoir, noyé dans les délices de ses privilèges et aveuglé par son arrogance, n’y prête aucune attention. On ne gouverne pas indéfiniment un pays avec la fraude électorale, de la langue de bois et de fausses statistiques alors que l’économie se trouve à l’état végétatif. 

L’un des impacts de la fourberie du système Bouteflika-DRS est venu du SUD. Les populations de cette région ne peuvent plus supporter leur marginalisation et le manque terrible de perspective pour leurs jeunes. Ils ont commencé à s’agiter et à se soulever malgré les manipulations du pouvoir algérien et son harcèlement. La manifestation du 14 mars 2013 à Ouargla n’était pas une manifestation-monstre comme ils l’ont prévue ses organisateurs, mais elle fut un succès retentissant qui a ébranlé le pouvoir algérien. Elle représente un couronnement d’un long combat social parsemé de persécutions et de souffrances. Le rassemblement des chômeurs à la place «Ettahrir» a atteint tous les objectifs, médiatiques et politiques, il a imposé au pouvoir la réalité de la question du «Sud algérien». Ce développement est une conséquence directe de leur gabegie et leurs nombreuses inconséquences. Il constitue un tournant politique majeur non seulement pour les chômeurs du Sud, mais pour tout le peuple algérien. 

Quelques jours après la manifestation du 14 mars, d’autres ont été organisées dans plusieurs autres villes de la région de Ouargla. Les chômeurs de Hassi Messaoud, El Oued, Laghouat, Tindouf, soutenus par les habitants, ont augmenté la pression sur le pouvoir central qui ne sait plus sur quel pied danser. Ce dernier n’a pas fini de manœuvrer à vue un bateau qui tangue dans la tempête septentrionale qu’un autre vent menace de se lever plus au sud, obscurcissant davantage l’horizon de l’Algérie : pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie indépendante, des Touareg algériens se dressent sur leurs pieds et adressent au président de la République une plateforme politique historique. 

Dans le sillage de l’agitation du sud, constatant le succès éclatant des chromeurs de Ouargla, des notables et des chefs d’une trentaine de tribus touareg se sont réunis dans la capitale du Hoggar et ont débattu sur leur condition sociale et politique et sur leur rapport avec Alger. Au terme de la concertation, ils ont présenté une plate-forme de revendications radicales, dont la reconnaissance officielle de leur identité, de leur organisation sociale et de «l’autorité ancestrale de l’Amenokal», dont le déni ou l’atteinte sont considérés comme «une ligne rouge». Cette reconnaissance ne pourrait être effective et satisfaisante, selon eux, qu’en remplissant une longue liste de revendications s’étendant de la culture à la politique en passant par le social et l’économie propre à leur région. En fait il s’agit d’un programme politique entier pour les populations de désert, un programme inédit qui n’a jamais figuré dans le programme politique du président Bouteflika. 

Se déclarant d’emblée comme les véritables représentants de la population touarègue et déniant à toute autre personne que l’Amenokal Ahmed Edebir, le droit de parler en leur nom, ils ont placé la barre des revendications très haute. Partant d’un constat que les Touareg algériens subissent une discrimination de fait et qu’ils ont été « sciemment ou non» marginalisés, ils exigent «des quotas» de responsabilités à tous les échelons du pouvoir ( ministères, walis, directeurs de l’Exécutif, ambassadeurs, consuls, de représentants d’ONG internationales à l’étranger, etc.) et notamment dans l’armée et dans la sécurité. Non moins sérieux, ils demandent une autonomie dans la gestion des aides sociales mises à leur disposition. 

La suite de la plate-forme est une litanie d’autres demandes à caractère culturel et social qui valoriseraient leur région. Dans la foulée des revendications, ils débordent sur des questions subjectives. Ils demandent au gouvernement de ne pas considérer leur région comme «un réceptacle de cadres sanctionnés, et de lieu de stage pour débutants». Plus étonnants, ils demandent la libération de certains prisonniers qui selon eux ont été injustement condamnés. Qui sont-ils et de quels crimes ont-ils été coupables? El Watan, qui a publié l’article, n’en a pas fait mention. 

Les tribus touarègues ont fini leur concertation en se coalisant et en créant une entité baptisée «Conseil des tribus de l’Ahaggar» qui sera chargée de présenter la plateforme aux «hautes instances du pays». Aura-t-elle un impact sur la vie politique en Algérie ? Alger, acceptera-t-elle ses revendications dont certaines sont dangereuses ? Mettra-t-elle les citoyens du Sud sous une autre autorité que celle de l’État ? Sur le plan politique, Ahmed Edebir , qui fut député sous la casquette de RND et les tribus qui le soutiennent veulent revenir à une organisation sociale archaïque et demande ni plus ni moins la dislocation de l’état républicaine et moderne. 

On est loin du problème des chômeurs de Ouargla. À force de se prélasser dans une Algérie imaginaire construite avec du mensonge, les autorités ont contraint les populations à se réfugier dans divers subterfuges pour exiger le droit de vivre librement et dignement. S’il y avait une justice forte et une démocratie véritable , tous ses graves développements n’auraient pas vu le jour. Le ministre de l’Intérieur Dahou Ould Kablia qui a traité les habitants du Sud de «patriotes» pour justifier les chiffres gonflés frauduleusement de leur participation dans les élections législatives de 2012 a eu pour son grade. Il pensait que les Touareg sont des ignorants et de ce fait plus corvéable que les habitants du nord. Depuis le 14 mars 2013, il doit trembler dans sa culotte tout autant que le président de la République, celui qui a fait perdre à l’Algérie un tournant économique historique et celui qui a permis à la corruption de gangrener l’État et de fragiliser son autorité. L’avenir s’annonce sombre.

01/04/2013