Dans la tête d’un général algérien

Dans la tête d’un général algérien

Avant toute chose, je prends la précaution de prévenir nos amis lecteurs en Algérie, que cette chronique a été dictée par un peu d’humour. Quand les choses deviennent graves, il n’y a pas mieux que l’humour pour parvenir à l’apaisement.  Je sais par ailleurs que l’humour est interdit de séjour dans les rangs de l’armée, et cela partout dans le monde.

 

Entrer dans la tête d’un général de l’armée algérienne n’a pas été une mince affaire. Pourtant j’ai l’habitude, depuis quelques temps, d’entrer assez facilement dans des têtes aussi dures que celle de Bachar Al-Assad, l’assassin de son peuple, ou celle du ridicule et cruel Kadhafi.

 

Là, il y avait des coffres qui me barraient la route. Après quelques tentatives, j’ai réussi à y mettre les pieds.  Il y avait beaucoup de confusion et de bruit. On aurait dit que le général avait été dopé à l’antimarocanisme primaire, une sorte de maladie orpheline. Aucun dictionnaire ne l’explique et aucun médicament ne la soigne.

 

Notre haut gradé était obsédé par le drapeau marocain. Il avait, en accord avec ses collègues, interdit aux citoyens algériens le port de vêtements de couleur rouge ou verte. Cela rappelle trop l’ennemi. Pourtant le drapeau algérien utilise ces deux couleurs.

 

Il faut avouer que je me suis fait tout petit en entrant dans cette tête où il faisait chaud. La chaleur venait du fait qu’il n’y avait qu’une seule pensée qui tournait en rond. En se frottant contre le crâne, elle dégageait de la vapeur chaude comme dans un hammam. Cette pensée tournait autour du Maroc, de la haine du Maroc, de l’exaspération du Maroc.

 

Le général répétait cette pensée devenue une fixation. Il bouillonnait. J’ai tendu l’oreille, voici ce que j’ai entendu: «les Marocains sont des salauds; les Marocains sont des salauds; ils nous dépassent dans tout; ils ont le TGV; ils ont des autoroutes qui fonctionnent; ils ont un port sur la Méditerranée qui marche très bien; ils ont des milliers de kilomètres sur l’Atlantique; ils ont des ascenseurs qui marchent; ils ont des barrages pleins d’eau; ils ont une agriculture florissante qu’ils exportent; ils ont du phosphate qu’ils savent exploiter; ils ont des fruits exotiques; ils ont des juifs qui les défendent partout; ils ont des fruits et légumes à profusion; ils fabriquent des voitures; bientôt ils produiront des avions; les Marocains sont des salauds; ils ont un roi aimé, adulé, célébré; ils ont une monnaie stable et quatre prix Goncourt; ils ont le sens de l’humour; ils ont une des meilleures cuisines du monde; eux, ils n’ont pas eu à subir l’impérialisme ottoman; les Français les ont protégés, nous ils nous ont colonisés; je les hais, je les hais, il faut leur rentrer dans le lard; il faut qu’ils tombent au même niveau que nous, nous ferons tout pour que cette prospérité et cette arrogance soient détruites! Nous allons les algérianiser!».

 

Le général est fatigué. Avec ses acolytes, il a donné l’ordre au président de la république de rompre les relations diplomatiques avec le Maroc. Le pauvre président a osé leur rappeler qu’il n’y a rien à rompre; il n’y a pas plus de relation avec le Maroc qu’avec la planète Mars. Les généraux hurlèrent d’une même voix: il faut rompre!

 

Il était temps pour moi de quitter cette tête où plus rien ne tournait normalement. Au moment où je m’apprêtais à m’éclipser, j’entendis une petite voix qui disait: «mon Dieu pourquoi tu ne m’as pas fait Marocain? Mon Dieu, pourquoi tu m’as fait naître dans ce pays où rien ne marche? Mon Dieu, fais en sorte que je devienne un simple soldat marocain, à la rigueur un caporal, ça me suffira…!». 

 

En quittant cette tête, je n’étais pas heureux. J’étais même inquiet. Car ces généraux sont capables pour faire taire leur sentiment d’envie et de jalousie, de déclencher une guerre où ils perdraient leur âme et ne pourraient même pas venir au Maroc jouir d’un peu de liberté et d’air frais. Leur obsession est leur malheur. Or, nous, nous leur souhaitons de vivre dans la paix et la fraternité. Deux concepts dont ils ont perdu et le sens et l’usage.

 

Pardon mon général! Cette intrusion dans votre tête est une pure fiction. N’en prenez pas ombrage. Le rire fait du bien à la santé. A bientôt pour une séance amicale où nous rirons ensemble.

Par Tahar Ben Jelloun