«Le conflit du Sahara revisité : du mythe colonial au mythe de la décolonisation»

 

Entretien avec Jilali El Adnani, historien, chercheur associé à l’Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et

 

L’accès aux fonds d’archives a en effet évolué et s’est ouvert en particulier à la recherche universitaire qui pourra mieux capter une société à un moment précis. C’est précisément ce à quoi Jilali El Adnani, docteur en Histoire (Université de Provence, France), chercheur associé à l’IREMAM (Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman) de l’Université Aix-Marseille en France, spécialiste de l’histoire et de l’anthropologie religieuse du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest, se consacre ces dernières années. Auteur d’une thèse remarquable «Entre hagiographie et histoire, les origines d’une confrérie musulmane maghrébine : la Tijâniyya (1791-1880)», présentée à l’Université de Provence en France, Jilali El Adnania a concentré ses travaux de recherche, à partir des disciplines croisées de l’histoire, l’anthropologie culturelle, la sociologie politique et la philosophie politique, sur les interactions entre identité, ethnicité, religion et pouvoir au Maroc et au Maghreb, ainsi qu’en Afrique subsaharienne.

 

Auteur de plusieurs articles et ouvrages, dont «La Tijaniyya, les origines d'une confrérie maghrébine» (éd. Marsam, Rabat, 2007), et plus récemment : «Regionalism, islamism and amazigh identity : translocality in the Souss region of Morocco (2007)», «Les saints à l’épreuve du pouvoir : histoire d’une sainteté et anthropologie d’une culture» (2008), ou encore «Le maraboutisme chez C. Geertz (2010)», il finalise un ouvrage sur le statut du Sahara occidental avant 1975. Au lendemain de la commémoration de la récupération des provinces de Oued Eddahab, le 14 août 1979, Jilali El Adnani lève un coin du voile en présentant les conclusions d’un travail de recherche dans les centres d'archives étrangers et nationaux. Un immense champ historique qui a été ignoré par les instances internationales, qui ont fait la part belle au savoir juridique colonial.

 

Le Matin : On se souvient des discussions en 1975 aux Nations unies autour du Sahara Terra nullius, «territoire sans maître» ou colonie espagnole… Face à l’approche des Nations unies qui, dites-vous, ont privilégié le savoir juridique colonial, vous appelez à une approche historique telle que rappelée dans les archives historiques dont l’accès est aujourd’hui plus ouvert. Une manière pour vous de clarifier des malentendus ?

Jilali El Adnani : Le Sahara occidental était-il vraiment une colonie comme le prétendaient les autorités espagnoles et comme il en a été question dans les rapports et résolutions de la Cour internationale de justice de l'ONU et de l'OUA ? Poser la question en ces termes, face à un problème qui a duré plus d'une quarantaine d'années, peut paraître au lecteur non initié une gageure. Loin de là, cet article, qui constitue l'avant-goût d'un ouvrage qui sera publié prochainement, tentera de guider le lecteur et de clarifier certains malentendus liés au conflit du Sahara. Mon approche reste toutefois celle de l'historien qui a tenté de réunir des documents aussi variés qu'éparpillés dans les centres d'archives étrangers et nationaux. Faut-il rappeler que la Cour de La Haye a rendu un jugement où elle reconnaissait les liens historiques et politiques entre le pouvoir central et les régions sahariennes ? Le point de vue onusien émane en quelque sorte d'un héritage et d'un savoir juridique colonial qui refuse la souveraineté territoriale du Maroc sur le Sahara. En fait, la Cour de La Haye et toutes les instances internationales n'ont jamais investi le champ historique ou fait appel aux travaux d'historiens. Du coup, un nombre important d'archives et de documents produits par les pouvoirs coloniaux sont passés sous silence ou n'ont pas trouvé preneur du fait de leur dispersion ou encore faute de délai et de loi régissant l'usage d'archives. En effet, ce fond montre comment les frontières ont été tracées et dans quelles conditions les discours les plus controversés ont été produits, comme c'est le cas de ceux relatifs à la Béïa et à la frontière.

 

Liens politiques et spirituels solides

Les fonds coloniaux français et espagnol sont très marqués par cette cohabitation entre textes défendant la thèse d'une vacuité du Sahara et de l'inexistence de liens politiques entre les tribus sahraouies et le pouvoir makhzénien et les textes (parfois de Béïas) attestant de liens politiques et spirituels solides et continus. Certains documents attestent même une machination et un usage flagrant des Béïas à la faveur du pouvoir espagnol et français également. Les chioukhs de tribus sahraouies ont considéré parfois les Espagnols comme des Hormas, de statuts inférieurs et tributaires. Les Espagnols, cantonnés sur les côtes et ne s'aventurant que rarement dans l'intérieur des terres, n'ont pas emprunté seulement les termes et concepts makhzéniens relatifs à l'organisation sociale et militaire (Caïd Mia, Djich, Rezzou, Harka, etc.), mais ils ont fait usage de la Béïa accordée par les sultans marocains au Cheikh Mâa El Aynain et l'ont renouvelée depuis les années trente en faveur des fils : Merribih Rebbo, Mohammed Laghdaf et Mohammed Liman qui a fini par intégrer le premier conseil marocain en 1956. Les usages de ces Béïas accordées par les autorités coloniales aux leaders et chioukhs sahraouis ont été souvent visés par le khalife sultanien à Tétouan et publiés dans le Bulletin officiel.

 

La question du vrai statut du Sahara espagnol doit être reposée : était-il une colonie espagnole pour qu'il soit soumis à un processus de décolonisation ? Que répondez-vous ?

Mon point de vue est qu'au départ la carte du Sahara dit occidental est le résultat de la géographie maritime et de la présence espagnole sur les côtes. Les autres frontières : celles du Nord, de l'Est et du Sud sont l'aboutissement d'une colonisation menée depuis l'Afrique-Occidentale française et surtout depuis l'Algérie. Il faut dire aussi que la zone nord a été contrôlée de l'intérieur par les autorités françaises alors que les Espagnols l'ont occupée depuis la Méditerranée. De même que les autorités coloniales françaises ont toujours favorisé une expansion favorable aux colonies (Algérie et Afrique-Occidentale française, AOF) au détriment du protectorat (le Maroc). Depuis 1895 et jusqu'en 1934, ou même 1945, les autorités coloniales françaises n'ont jamais reconnu l'existence d'une occupation espagnole intégrale du Sahara. La revendication du droit de poursuite fut toujours une arme utilisée par les Français pour mater la résistance ou encore pour demander une modification du tracé des frontières à leur avantage. Les pourparlers en vue de modifier les frontières entre l'Espagne et la France ont abouti à quelques modifications et la France a failli récupérer tout le territoire contre des modifications de frontières en Guinée. Le cantonnement de la présence espagnole sur les côtes est attesté de 1900 à 1958, date de l'Opération Écouvillon organisée conjointement par les forces françaises et espagnoles pour venir à bout de l'Armée de libération nationale qui a réalisé des exploits militaires en empruntant ces zones non contrôlées.

Cette situation coloniale française a été héritée depuis 1962 par l'Algérie qui n'a pas seulement refusé de décoloniser les régions par la France, mais a pu implanter un corps séparatiste depuis Lahmada de Tindouf, décrite en 1946 par Quenard, le commandant de la région Aïn-Sefra en résidence à Colomb-Béchar, dans une dépêche envoyé au gouverneur général de l’Algérie. Cette dépêche fait état d’une situation politique où «L'emprise marocaine y est totale, et tout se passe à Tindouf comme si la Saoura avait été annexée par le Maroc. L’existence d'une annexe de Bureau de Poste chérifien, les cachets de la Poste portent Tindouf-Maroc et les lettres ne peuvent être affranchies qu'avec des timbres marocains. La dépêche rappelle que le ravitaillement vient du Maroc et que la monnaie algérienne n'a, en fait, pas cours. La contestation de cet état de choses, les avantages qu'ils en retirent, et de vieilles traditions qui remontent au temps des Almoravides et des Ma el Aïnain, font que les Reguibat se considèrent comme Marocains. Aussi, l'annexe de la Saoura constitue actuellement un trait d'union entre le Maroc et l'AOF. Non seulement les Regueibat Lagouassem se plaisent à affirmer leur qualité de Marocains, mais les Reguibats du Sahel l'affirment eux aussi, ainsi que me l'a déclaré, à son passage à Tindouf, le capitaine Varnoux, Chef de poste d'Attar (Mauritanie)».

 

Ce document rappelle l’emprise marocaine et le lien des Reguibat avec le Maroc, un document qui tranche avec la position de l’Algérie qui parle de décolonisation. Comment l’expliquez-vous ?

On mesure la distance qui sépare le discours français, pourtant colonial, du discours algérien, dit national. Ce même discours nationaliste algérien défend le processus de la décolonisation du Sahara. Comment est-il possible de parler de décolonisation au moment où l’Algérie indépendante, mais coiffée d’un empire hérité de la colonisation, continue d’appliquer les grandes lignes de la politique coloniale comme on va le montrer ? C’est le cas de la politique liée au Commandement des confins confié au Maroc depuis 1933, mais qui sera remanié par les conventions de Saint-Louis, Atar et Tindouf.

 

Commandement d’Agadir

Faut-il rappeler que la convention de Tindouf a imposé des restrictions quant au commandement d’Agadir tout comme celles de Béchar et Atar ? La réunion avait un seul souci majeur, comme l’exprimait le texte : «Il convient que toute modification au statu quo soit entourée du plus grand secret et que la question des frontières avec l’Algérie et l’Espagne ne soit pas soulevée. Notre politique doit viser à consolider l’état de fait actuel (Ligne Trinquet)». La question posée était de savoir s’il était possible de transférer le commandement d’Agadir vers Tindouf, mais le choix d’Agadir l’emportait toujours avec l’accord sur la délégation des pouvoirs de police au Résident général à Rabat.

Cette politique est lisible dans la stratégie actuelle qui tente depuis Tindouf d’imposer une politique qui remonte à la période coloniale et surtout à la phase qui a connu la création de l’OCRS (Organisation commune des régions sahariennes) en 1957. On pourrait lire cette politique algérienne dans les recommandations coloniales liées au refus de soulever la question des frontières entre l’Algérie et le Maroc, comme il a été notifié à la conférence du 23 avril 1953. Ainsi, le Maroc a été utilisé par son héritage historique pour faire régner la paix dans les régions sahariennes ayant connu une résistance acharnée entre 1906 et 1935. L’usage de la Béïa à des fins politiques et aussi pour stabiliser ces mêmes régions. Mais une fois en paix et aussi à cause du nationalisme marocain, les autorités coloniales ont opté pour une stratégie barrant la route à toute revendication marocaine sur ces territoires. Le ministère de la France d'outre-mer était favorable à la suppression du commandement des confins depuis 1952 et surtout à une soustraction de la Mauritanie à ce commandement. Le face à face entre Tindouf et Agadir a été déjà annoncé par le même ministère qui ne cachait pas sa défense de l’Algérie française et ses besoins en matière de commandement depuis Tindouf. À la priorité historique d’un axe Nord-Sud, récupéré en période coloniale, on a voulu substituer un axe Est-Ouest depuis Tindouf, avec les projets de suppression du commandement des confins et surtout avec la création de l’OCRS.

 

Ce projet d’Erik Labonne de création de l’Organisation commune des régions sahariennes (OCRS) avait pour objectif, il faut le rappeler, de construire un grand ensemble industriel dans un territoire autonome qui réunirait le Sahara de l’Algérie (Saoura et Oasis), du Soudan français (le futur Mali), du Niger et du Tchad. Un projet violemment combattu par le FLN ?

Mais que l’Algérie indépendante allait aussi appliquer selon une orientation est-ouest. Même si ce projet français comme vous le rappelez, avait été combattu par les militants de l’Armée de libération d’Algérie. Les divergences et les désaccords ayant marqué les débats entre autorités civiles et militaires françaises sont aussi lisibles dans la politique algérienne.

 

Tarîqa tijâniyya

L’un des meilleurs exemples nous est donné par la politique religieuse algérienne qui récupère le projet des autorités coloniales françaises de fonder une tarîqa tijâniyya en Afrique de l’Ouest, rattachée à la Tijâniyya algérienne, pour contrer l’influence de la Tijâniyya Umarienne dans la région de Nioro (au Mali actuel), et limiter l’influence de la Tijâniyya marocaine. Le pouvoir algérien tente, depuis 1983, date du rapatriement de la sépulture d'un haut dignitaire tijani du Sénégal et son enterrement dans le qsar de ‘Ayn-Mâdî, de détourner le pèlerinage des Tijanis Sénégalais et ouest-africains vers l'Algérie. La politique algérienne menée en ce moment vise à contourner et à surclasser l’influence marocaine.

 

Il reste qu’au vu des liens étroits qui existent entre le Maroc et le Sénégal, comme on l’a constaté avec la récente visite de Makcy Sall, que le projet algérien n’a pas résisté. Il faut voir Fès à l’époque du pèlerinage de Sid Ahmed Tijani pour se rendre compte de la force de ce lien ?

La force de ce lien tient au fait que le pèlerinage de Fès ne se résume pas à l’accomplissement de rites religieux, mais il recèle aussi une signification et une portée qui dépasse le domaine de la religion. En effet, le tracé de ce pèlerinage dessine les contours d’une emprise spirituelle et politique marocaine sur l’espace qui va du Sahara via la Mauritanie jusqu’au Sénégal et certains pays ouest-africains. On remarquera aussi que l’avenir du pèlerinage de Fès et de cette emprise spirituelle marocaine tient plutôt de ses assises historiques solides et des bonnes relations entre le Maroc et le Sénégal et certains pays ouest-africains. Il reste que la stratégie algérienne de création d’une dynamique tijânîe pour se maintenir ou s’implanter davantage dans les pays africains vise directement à affaiblir le réseau Rabat-Nouakchott-Dakar et ses ramifications dans le Tchad, le Darfour et le nord du Nigeria.

 

Des nombreuses recherches et décryptages des archives vous concluez que le problème du Sahara doit être traité comme un processus de colonisation du Maroc qui a été récupéré par l’Algérie ?

Les frontières actuelles du Sahara ne constituent que le résultat final de l'annexion de territoires marocains amorcée en 1900 depuis l'Algérie avec l'annexion du Touat et du Gourara. Le problème du Sahara ne devrait donc pas être traité en tant que processus de décolonisation, mais comme un processus de colonisation qui continue depuis 1830 et surtout depuis 1900. Les autorités coloniales françaises ont pu reconnaître les droits historiques du Maroc sur le Sahara et elles lui ont accordé un commandement unique des confins. Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et surtout le lancement du projet de l'Organisation commune des régions sahariennes en 1957 (OCRS) et d'une république au Sahara, suscité après la découverte du pétrole, ont anéanti les projets initiaux français. De même que la découverte du phosphate au Sahara a poussé les Espagnols à donner des allures de colonie à ce territoire constitué de trois administrations différentes. De la révolution algérienne et de la décolonisation, on ne peut retenir que les stratégies de récupérations des politiques coloniales en matière politique et religieuse appliquées à la lettre par le pouvoir algérien en place. Ce sont là les indices forts d'un projet colonial récupéré et reconduit par l'Algérie nationale.