Ali Atmane: Le Sahara, entre colonialisme et attachement à Tamazight

Capitaine retraité des Forces Royales Air et ex prisonnier de guerre marocain en Algérie pendant 26 ans, Ali Atmane a été l’un des invités de la Fête du printemps Amazighe organisée par l’Association des marocains Amazighs à Sabadell en Catalogne. S’exprimant au sujet du Sahara qu’il ne connaît que trop bien, l’auteur du livre « Prisonnier de guerre dans les bagnes de l’Algérie et du Polisario », a proposé à son auditoire de jeter un envoûtant coup d’œil sur l’Histoire politico-militaire de la région pour mieux évaluer le présent et pour baser sur du réel toutes constructions du futur. Première partie d’extraits. 

 

Ali Atmane suggère de commencer par repiquer quelques données historiques essentielles pour comprendre la tournure prise par le conflit au Sahara marocain. Et pour ce Pilote de chasse de formation, remonte à la période de la Reconquista (fin du XVème siècle), lorsque les maures, musulmans d’Andalousie, furent chassés par les forces chrétiennes reconquérantes, « parce que le sultan du Maroc ne pouvait pas les secourir comme faisaient ses prédécesseurs », contextualise-t-il.

 

Très faible militairement au par rapport à l’Espagne et le Portugal qui ont réussi à mieux organiser leurs forces tout en se dotant d’une puissante flotte maritime, le Maroc a subi les conséquences directes de la fin de l’ère islamique dans la péninsule ibérique.

 

Au temps des Mhallas…

 

« La structure du pouvoir central au Maroc était basée sur l’application et le respect des règles religieuses. Les Sultans stationnaient avec une petite armée dans la ville qu’ils se sont choisie comme capitale. Le Sultan n’a pour représentant au sein des tribus que les fkihs qui conduisent des prières et recommandent aux populations ce qui est Halal et déconseillent ce qui est Haram », illustre le retraité de l’armée marocaine.

 

« Parfois le Sultan ou un prince conduit une Mhalla composée de 10 000 à 50 000 hommes pour mater une ou plusieurs tribus et récupérer l’impôt et le butin. La Mhalla ne quitte une tribu que lorsque les notables présentent la Beyaâ (allégeance, NDLR) au sultan. Ce qui signifie une soumission totale au pouvoir central » ajoute-t-il. Conduites vers le sud, certaines Mhallas atteignaient à l’est Gao, Tombouktou dans l’actuelle République du Mali, et jusqu’au fleuve Sénégal à l’ouest.

 

Coté Européen, alors que les Portugais et les Espagnols notamment s’aventuraient dans les mers à la recherche de nouvelles découvertes, « le nord du Maroc les intéressait pour y installer des bases leur permettant de contrer l’Empire Ottoman qui contrôlait la Méditerranée. Le Sahara les intéressait aussi pour s’approprier le commerce caravanier qui ramenait de l’or des pays d’Afrique noire », situe Ali Atmane.

 

Convoitises ibériques 

 

Parmi les expéditions parties pour découvrir ce qui était jadis désigné comme la « Mer des ténèbres » (océan Atlantique), l’auteur et chercheur en Histoire cite celle de Vandino et Vivaldi Ugolino, partis de Gênes et disparus sans laisser de traces. « Ensuite il y a eu aussi celle du Catalan Jaume Ferrer en 1346, ou encore d’un marin portugais nommé Joao, capturé par la tribu des Sanhaja en 1445 puis libéré après sept mois de captivité », relève-t-il.

 

Ali Atmane passe en revue l’ensemble des offensives portugaises sur les côtes nord et ouest marocaines tout au long des XVème et XVIème siècles, stoppée net par leur désastreuse défaite à Oued El Makhazine (1578) par le sultan Saâdien Ahmed El Mansour, dit Dahbi.

 

« Les Espagnols, quant à eux, avaient définitivement colonisé les îles Canaries en 1495 après avoir exterminé son peuple autochtone qu’ils appelaient les Guanches et qui ne sont que des Amazighs comme nous », relève-t-il dans son discours mentionnant toutefois que « les conquistadors avaient épargné les femmes pour leur besoin ». Des femmes ont donné naissance à des enfants métissés qui forment encore aujourd’hui une partie des habitants des îles Canaries.

 

« Une fois bien installés, les Espagnols se sont intéressés au Sahara bien proche pour contrôler le commerce des caravaniers », poursuit Ali Atmane.

 

A partir de 1499, ils signent notamment des accords avec la plus puissante tribus de la région, avant de construire le fort de Santa Cruz de Mar Pequeña, l’emplacement qui donnera naissance à l’actuelle cité portuaire de Sidi Ifni. « Mais en 1524, les Marocains détruisent le fort Santa Cruz et chassent les Espagnols », nous apprend le conférencier.

 

Le déclin du Makhzen

 

1830, année de référence marquée par l’occupation française de l’Algérie sous contrôle Ottoman, allait bouleverser l’ordre préétablie entre les deux voisins. « La guerre de pacification de l’Algérie a encouragé les troupes françaises à progresser vers le Maroc. Une fois la ville de Maghniya occupée, le sultan du Maroc a envoyé 60 000 hommes mal armés sous le commandement d’un prince pour chasser les envahisseurs », indique Ali Atmane.

 

Pour l’armée chérifienne, la débâcle fut immense. « L’armée française composée de 11 000 soldats de métier était bien structurée commandée par plusieurs généraux, le tout sous le commandement du célèbre maréchal Bugeaud. La confrontation a eu lieu le 14 août 1844 à oued Isly près d’Oujda. Les Marocains sont sévèrement battus et le prince De Joinville bombarde Tanger et n’essuie aucune riposte. Les Français découvrent un Maroc sans moyens de se défendre », énumère l’intervenant, pour refléter le début de la dégringolade du pays qui aboutira, au début du XXème siècle, à la perte de sa souveraineté.

 

En 1859-1860, c’était au tour des Espagnols d’écraser l’armée marocaine à Tétouan. Et les conséquences politiques et économique de cette défaite furent énormes. « Le Maroc devait payer une somme exorbitante comme dommages de guerre. Le Sultan accorde à l’Espagne le droit d’élargir son territoire autour de Ceuta et de Melilla. Il cède toutes les îles marocaines de la Méditerranée à l’Espagne et lui donne le droit de réinstaller un port de pêche à Sidi Ifni », détaille Ali Atmane.

23/07/2019