1975 : Aller simple pour Tindouf

Il y a 35 ans, des milliers de réfugiés sahraouis sont pris en otages dans les camps de Tindouf. retour sur les raisons et les conditions qui les ont poussés à partir loin de leurs terres.

Le 17 juin 1970, Mohammed Bassiri, fondateur de Harakat Tahrir Saqiat Al Hamra wa Wadi al-Dahab (Mouvement de libération de Saqiat El Hamara et Wadi al-Dahab), organise une manifestation pacifique contre l’occupation espagnole dans la ville de Laâyoune. L’armée franquiste réagit violemment en tirant sur la foule. Une dizaine de personnes sont tuées, tandis qu’on ne compte pas les blessés. Quant à Mohammed Bassiri, il disparaît dans les geôles de l’occupation espagnole. Une histoire prend fin, une autre commence.

Bouter les Espagnols

Profondément touché par ces événements, un jeune sahraoui, étudiant alors à l’université de Rabat, ronge son frein en pensant à la riposte. El Ouali Mustapha Sayed, brillant étudiant en droit et membre actif de l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM), originaire de Tan-Tan où sa famille s’est installée après la défaite de l’Armée de libération du sud marocain (opération Ecouvillon), frappe à toutes les portes. Il parvient à regrouper autour de lui une dizaine d’étudiants sahraouis, et tente d’obtenir le soutien des partis de l’opposition marocaine. Dans un mémorandum présenté en janvier 1973 à la section d’Alger du Tanzim, branche armée de l’Union nationale des forces populaires (UNFP), le jeune sahraoui approuve l’idée de l’intégration du Sahara espagnol au Maroc : « Et on peut dire que la région était une province marocaine, comme toutes les autres provinces », conclut-il dans ce texte qui a été publié par le journal Al Ikhtiyar Ataouri dans son édition du 19 octobre 1977.

Devant l’indifférence et le paternalisme des nationalistes marocains, El Ouali part dans le Sud et cherche du soutien auprès des anciens compagnons de Bassiri, exilés en Mauritanie. D’autres étudiants, dont Mohammed Cheikh Biadillah, actuel président de la deuxième Chambre, se déplacent à Laâyoune pour tâter le terrain. Le groupe de Mohammed Bassiri avait établi d’excellents rapports avec le gouvernement mauritanien. Avec la bénédiction de ce dernier, tout ce beau monde se réunit le 10 mai 1973 à Zouérate, au nord-est de la Mauritanie, et annonce la création du Polisario. « Nous avions posé comme objectif l’expulsion des Espagnols de nos terres, à aucun moment nous n’avons parlé de ce qui se passerait après », rappelle Bachir Dkhil, un des participants au congrès constitutif du Front, et concepteur de l’abréviation Polisario (Frente Popular de Liberación de Saguía el Hamra y Río de Oro).

Franco tempère, Hassan II fonce

Dans un premiers temps, seul Mouammar El-Kadhafi soutient le mouvement depuis le commencement. « Nous sommes venus en Libye pieds nus (en 1973, ndlr), et nous sommes repartis armés », déclare El Ouali dans une conférence de presse à Tripoli le 29 octobre 1975. C’est ainsi qu’une première cargaison d’armes fournies par la Libye permet au Front de mener des attaques contre l’armée espagnole franquiste, qui s’inquiète de la fréquence de ces embuscades. Côté marocain et algérien, c’est silence radio. En mars 1974, une dépêche de Reuters rapporte un communiqué virulent du Front dénonçant « le silence des pays arabes et notamment ceux du Maghreb, et plus particulièrement le Maroc, sur l’action colonialiste espagnole et la sauvage répression exercée par elle contre le peuple ». C’est le début du divorce entre le Polisario et les autorités marocaines. Devant les offensives du Polisario, Franco annonce que son gouvernement prépare un statut d’autonomie pour le Sahara occidental. Le général veut s’appuyer sur la Jemâa, organisation tribale qui regroupe tous les chefs des tribus sahraouis. Sauf que le Front Polisario s’oppose à toute forme d’affiliation tribale. D’autant plus qu’il bénéficie de la sympathie populaire alors que la réputation de la Jemâa est ternie par la collaboration de certains de ses membres avec les Espagnols. Pour la première fois, le roi Hassan II réagit, sous la pression des leaders nationalistes Allal El Fassi et Abderrahim Bouabid. Dans un message adressé au général Franco le 4 juillet 1974, il déclare qu’il ne tolèrera pas « la création d’un Etat fantoche dans la partie sud de notre pays».

Un Front (très) populaire

Entre temps, le Front Polisario multiplie les attaques contre l’armée espagnole et sa popularité gagne certaines franges de la société sahraouie. « C’est à ce moment-là que les contacts ont commencé avec le gouvernement algérien. En tant que responsables de la direction militaire, un membre de la direction civile nous a demandé d’établir quelques tentes pour accueillir des sahraouis de nationalité algérienne, non loin de notre base militaire, sur la frontière algérienne. Je n’ai jamais compris pourquoi », explique Bachir Dkhil. Ces tentes constituent le noyau de ce qui se transformera plus tard en camps de réfugiés sahraouis. Le deuxième congrès du Front se tient à des dizaines de kilomètres de Tindouf. Le choix du lieu et la raison de l’installation des premières tentes dans ce désert aride sont encore un mystère.

Boumedienne entre en ligne

Des réfugiés qui rallient la République Arabe Sahraouie Démocratique. © Gérald Bloncourt

Devant la pression du Maroc, de la France et des Etats-Unis, l’Espagne finit par changer son fusil d’épaule, abandonnant l’option d’autonomie. Des négociations secrètes sont engagées avec le Maroc et la Mauritanie pour la décolonisation du Sahara. L’Espagne se retire des points les plus isolés, aussitôt occupés par le Polisario. Le Front contrôle de fait la quasi-totalité du désert, et attaque désormais les villes. Devant le soutien populaire aux guérilleros, l’Espagne répond par la répression. « Toute manifestation pro-polisarienne était interdite, les quartiers sahraouis de Laâyoune étaient assiégés avec des barbelés, et le couvre-feu imposé tous les soirs », se souvient Guejmoula Bent Abbi, députée du Parti du progrès et du socialisme (PPS), âgée alors de 14 ans. Sentant le vent tourner, Hassan II annonce la Marche verte…

Le 31 octobre 1975, soit cinq jours avant le coup d’envoi de la Marche verte, des unités des Forces armée royales (FAR) franchissent la frontière à l’est et se dirigent vers Jdiriya, Housa et Farsia, occupées depuis peu par des combattants du Front Polisario. Des accrochages éclatent, et les premiers coups de feu d’une guerre, qui durera près de 16 ans, sont tirés. Le 14 novembre 1975, l’accord de Madrid, transférant l’administration du Sahara au Maroc et à la Mauritanie est signé. Logiquement, le Front annonce qu’il ne reconnait pas cet accord et promet de poursuivre la lutte armée contre « les nouveaux envahisseurs ». Tout aussi logiquement, le Maroc choisit de faire la guerre au Front en s’appuyant sur la Jemaâ, qui représente les notables des tribus saharaouies. C’est dans ce contexte que les premiers réfugiés commencent à quitter leurs foyers en direction de la frontière algérienne. « Après l’accord de Madrid, les Marocains ont commencé à remplacer les Espagnols. La peur est la principale raison de notre départ», regrette la députée du PPS, qui a quitté la ville de Laâyoune le 27 novembre 1975. Les « migrants » se débrouillent comme ils peuvent : à pieds, à bord de camions ou de Land Rovers, des milliers de personnes se dirigent vers l’est. Plus loin dans le désert, le Front Polisario s’occupe de les acheminer vers la frontière algérienne. Houari Boumediene, lui, ne cache plus son soutien au Front, et propose à ses affiliés d’occuper la région de Tindouf, qui sert de base de repli. La MAP et Reuters rapportent ainsi le 30 janvier 1976 que les FAR ont pris d’assaut un oasis (Amgala) où des centaines de soldats algériens étaient stationnés. Des dizaines de militaires algériens sont tués, et une centaine capturés. Le Haut commissariat pour les réfugiés des Nations unies indique que 50 000 réfugiés sahraouis se sont installés dans le sud algérien. « Sur ce chiffre, seules 19 000 personnes étaient originaires du Sahara occidental », insiste Bachir Dkhil. Une délégation de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) effectue une visite en octobre 1976 dans les camps de Lahmada.

Les femmes et les enfants d’abord

 

Selon son rapport, les populations se composent à 80 % de femmes et d’enfants, « uniquement civiles et désarmées ». Car les hommes sont au front. Mais le rapport ajoute que toutes les personnes interrogées ont affirmé provenir des territoires contestés. « Etre originaire du Sahara espagnol, était un privilège dans les camps. Cela donnait un sentiment d’être concerné par ce qui se passe. C’est pour cela que tout le monde le prétendait », explique le co-fondateur du Polisario.

En 1976, le Front est exposé à d’énormes problèmes de logistique. Dans son rapport, la FIDH avance que les réfugiés ont besoin de 10 000 tentes et de 150 000 couvertures (pour faire face à la rigueur de l’hiver saharien), mais aussi de vitamines, de lait pour les nourrissons, des médicaments etc. Car il faut signaler qu’aucun médecin n’était présent dans les camps dans les années 1975 et 1976. Trente-cinq ans plus tard, les conditions de vie se sont certes améliorées, mais le drame continue.

05/03/2014