Algérie: Lutte de clans autour de l’après-Bouteflika

Le quatrième mandat présidentiel de Bouteflika, inauguré le 17 avril dernier, n’a pratiquement rien réglé quant à la problématique de fond posée depuis plus d’un demi-siècle: celle d’un Etat démocratique. En sollicitant de nouveau les électeurs, voici quatre mois et demi, «Boutefliquatre» – comme le désigne l’humour populaire algérien – le président sortant reste toujours confronté à cette équation de principe: comment continuer en marquant le changement inscrit à l’ordre du jour?
Sa réponse est double, institutionnelle et politique. Au plan institutionnel, c’est la «mère des réformes», la révision de la Constitution qui est en cause. Ce gros dossier a été ainsi remis au premier plan notamment à la faveur du Printemps arabe. Si l’Algérie est restée en marge de cette onde de choc, le pouvoir n’en a pas moins senti de près le vent du boulet. Et dès le 3 février 2011, Bouteflika a décidé, à l’issue d’un Conseil des ministres, de répondre aux «inquiétudes et impatiences» de la population en annonçant plusieurs mesures: la levée de l’état d’urgence en vigueur depuis 1992, l’introduction «des réformes politiques visant à consolider la pratique démocratique». Le 15 avril suivant, dans un discours, il détaille la feuille de route des profondes réformes prévues. A cette occasion, plus que le contenu du discours, c’est l’image et le son de la retransmission télévisée de cette adresse au peuple algérien qui sont un véritable traumatisme pour l’opinion: le chef de l’Etat apparaît physiquement fortement diminué, la voix est quasiment inaudible, le verbe balbutiant. Trois semaines plus tard, dans un autre discours à Sétif, le 8 mai 2012, il promet la transmission du pouvoir aux générations postindépendance relevant que la sienne a fait son temps.
Un processus qui ne sera pas vérifié depuis. Une commission ad hoc présidée par Azzouz Kerdoun et formée de quatre autres universitaires est installée le 8 avril 2013; elle remet son projet de révision de la Constitution à la fin septembre de la même année, mais sans qu’aucune suite ne lui soit donnée. C’est que le 27 avril, Abdelaziz Bouteflika est frappé par un AVC l’obligeant à une hospitalisation d’urgence à l’hôpital parisien du Val-de-Grâce durant quatre-vingt jours. La donne change alors de nature et de dimension: c’est la survie du «système» qui est en cause. Comment assurer la continuité et maîtriser dans le même temps l’hypothèse de l’après-Bouteflika? En septembre, le gouvernement est remanié dans le sens de l’attribution des ministères stratégiques (Intérieur, Justice) à des hommes de sa garde rapprochée et de la promotion du général Gaid Salah, chef d’état-major, au poste de vice-ministre de la Défense nationale, département cumulé par Bouteflika.
Dans le même temps, un bras de fer avec le patron du tout-puissant Département de renseignement et sécurité (DRS) – successeur de l’ex-Sécurité militaire –, le général Médiène dit «Taoufik» se traduit par un recadrage de l’appareil sécuritaire au profit du palais d’El Mouradia. Une centaine de mises à la retraite de généraux et d’officiers supérieurs accompagne cette reprise en main. La tragédie de la base gazière de Tiguentourine (In Amenas), en janvier 2013, est aussi instrumentalisée pour faire le procès en incompétence du DRS et de son corps d’élite, le Service de coordination opérationnelle et de renseignement antiterroriste (SCORAT), dirigé par le général Hassan – de son vrai nom Abdelkader Ait Ouradi – limogé à cette occasion.
Après sa réélection le 17 avril avec 81,5% des suffrages exprimés face à son principal rival Ali Benflis, ancien Premier ministre, qui en compte 12,30%, sur la base d’un taux de 50,7% de votants, Bouteflika relance le processus d’élaboration d’une nouvelle Constitution. C’est Ahmed Ouyahia, ancien Premier ministre, nommé alors en qualité de directeur du cabinet présidentiel, qui est chargé de mener les consultations. Celles-ci sont initiées le 1er juin et prennent fin le 8 juillet. Le 29 août, voici quatre jours donc, il a remis l’avant-projet de refonte de la Constitution pour une nouvelle loi suprême. Un référendum populaire est prévu pour le mois de novembre prochain. Ce texte se propose plusieurs réformes: séparation des pouvoirs, droits et libertés, limitation à deux mandats présidentiels pour le chef de l’Etat, officialisation de la langue amazighe,.

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Mais si au plan institutionnel c’est une nouvelle charpente qui est ainsi mise en avant, les hypothèques politiques ne manquent pas pour asseoir et conforter cette séquence annoncée. C’est qu’en effet l’opposition se remobilise et ce autour des conditions et des modalités du processus de changement. Deux mois après la réélection de Bouteflika, elle a ainsi organisé, le 10 juin, un grand rassemblement pour exiger des mesures politiques devant diriger le pays vers une transition politique pacifique.
Ces assises étaient placées sous l’égide de la Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratique. De nombreux leaders y ont participé – Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), Front des forces socialistes (FFS), trois partis islamistes (voir encadré) et des anciens Premiers ministres – Sid Ahmed Ghozali, Mouloud Hamrouche, Ali Benflis, Ahmed Benbitour. L’objectif commun proclamé est de «sauver la nation» et la nécessité d’une «transition politique en douceur». Mais suivant quelles modalités? Deux thèses se sont exprimées à cette occasion: celle de Mouloud Hamrouche qui estime que celle-ci n’aura lieu que si l’on «prend en compte l’armée» qui est «un pilier de l’Etat»; et celle d’Ali Benflis pour qui «le système actuel est illégitime» au profit d’un processus qui doit «redonner la légitimité au peuple algérien». A noter encore la position du FFS qui réclame préalablement un «consensus national» sur un pacte social renouvelé avant de s’atteler à son institutionnalisation.
En tout cas, les travaux de cette première conférence nationale ont été sanctionnés par l’adoption des bases d’un projet de plateforme politique. Des priorités ont été arrêtées à cet égard: consécration d’une démocratie effective comme moyen de gouvernance, nécessité d’un gouvernement de transition démocratique consensuel et une autorité indépendante et permanente pour l’organisation et la surveillance des élections pour assurer la tâche de la conduite des élections. In fine, il a été proposé l’élaboration d’une nouvelle Constitution devant être adoptée par référendum et qui va consacrer les objectifs de la transition démocratique. Comment vont s’articuler les trois pôles formant cette opposition? Le FFS en prônant une démarche de « consensus national » entend se positionner pratiquement en tant que médiateur entre le pouvoir et le reste de l’opposition. Il se place comme un fédérateur alors que sa représentativité politique est marginale. Quant à Ali Benflis, fort de son score au scrutin présidentiel du 17 avril dernier – 12,30% des voix et plus d’1,3 million suffrages – il estime qu’il a une légitimité personnelle en dehors du reste des partis d’opposition qui n’ont pas le même capital électoral, voire politique.
Face à ce remue-ménage qui ne peut que s’accélérer et se compliquer dans les prochains mois – état de santé de Bouteflika oblige.

. – le clan présidentiel, lui, ne reste pas inactif. C’est ainsi qu’est intervenu le 26 août, le limogeage d’Abdelaziz Belkhadem, conseiller spécial du chef de l’Etat lequel a mis fin à toutes ses fonctions au sein de l’Etat ainsi qu’à son appartenance au FLN. C’est là un nouvel épisode de la lutte des clans au sein du pouvoir en place. L’homme a un profil de «présidentiable» illustré par ses hautes fonctions: Premier ministre (2006-2008), responsable du FLN (2005 -2013),.

. Il était qualifié de «barbéfélène», référence faite à son appartenance au courant conservateur du FLN de sensibilité islamiste. Démis de la direction de ce parti, le 1er février 2013, par le comité central, au profit d’Amar Saâdani, il a été ainsi victime d’un coup de force du clan présidentiel voulant mettre la main sur cette formation qui est la plus importante et qui dispose d’un maillage organique et territorial de dimension nationale. Ses partisans ont réclamé en juin, lors d’une session houleuse du comité central, un vote à bulletin secret devant démettre son successeur. Il a enfin participé à une réunion avec l’opposition en la justifiant par l’invitation faite à tous les anciens Premiers ministres. En perspective, c’est une mise à plat qui est faite en vue du 10e congrès du FLN prévu en 2015 pour empêcher qu’il soit le candidat «naturel» s’imposant dans un schéma de l’après-Bouteflika. De fait, c’est également une autre carte politique qui a été jouée par le clan présidentiel. Au vu du contexte régional – Egypte, Tunisie,.

. – la «carte islamiste» pouvant être éventuellement jouée par un islamo-conservateur comme Belkhadem n’est plus jugée porteuse à terme. Qu’un Ahmed Ouyahia, qualifié d’«éradicateur», ancien Premier ministre et ancien leader du RND, ait été repéché à la fin avril dernier comme directeur du cabinet présidentiel témoigne bien de cette évolution.
Une lutte de clans donc qui va sans doute connaître d’autres avatars. Elle tourne autour de la gestion du statu quo mais sur la base d’une coupure avec une forte dynamique sociale sur un fond de crise de légitimité démocratique couplée à l’échec d’un modèle de développement.

Le fantôme du FIS
Que faire du FIS, ce parti islamiste qui tel un fantôme du passé hante encore de larges pans de la mémoire collective? Principal responsable de la décennie noire des années quatre-vingt-dix, il a été dissous en mars 1992, trois ans après sa création sous la houlette de Abassi Madani et Ali Belhaj. Lors du scrutin présidentiel du 17 avril dernier, il s’est distingué de manière bruyante d’ailleurs en phagocytant le «Front du refus» de tous ceux qui appelaient au boycott.
Le voilà ensuite qui saisit l’opportunité offerte par le pouvoir à l’occasion de la concertation ouverte en juin à propos de la nouvelle Constitution. Il est ainsi invité – non en tant que parti mais au titre du dialogue avec des «personnalités nationales» – par Ahmed Ouyahia, nouveau directeur du cabinet présidentiel, en charge de ce dossier, et ce en la personne de deux membres fondateurs du FIS, Hachemi Sahnouni et Abdelkader Boukhamkham, et de Madani Merzak, ex-chef de l’Armée islamique du salut (AIS), branche militaire de ce parti. Des trois, seul Abdelkader Boukhamkham a décliné cette invitation en déclarant: «Comment m’associer à ce processus alors que je suis, à l’instar des autres dirigeants du Front, interdit d’activité politique?» Si Ali Belhaj ne s’est pas rendu à cette conférence c’est pour «éviter de porter préjudice à l’initiative de l’opposition», comme il s’en est expliqué. Par ailleurs, le président du Mouvement de la société pour la paix (MSP) – de la tendance des Frères musulmans –, Abderrazak Mokri, a coorganisé les assises de la Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratique tenue le 10 juin, à Zéralda, une station balnéaire à l’ouest d’Alger. Deux autres partis à référentiel islamiste y ont également participé à savoir le Front pour la justice et le développement (FJD) d’Abdallah Djaballah et Ennahda de Fateh Rabia.

Pr. Mustapha SEHIMIMustapha Sehimi est professeur de droit, politologue et avocat au barreau de Casablanca

08/09/2014