L'arrêt du tribunal de l’Union européenne (UE) annulant l’accord agricole entre le Maroc et l’UE a sou­levé un véritable tollé de ce côté-ci de la Méditerranée. Dans cet entretien, Najib Akesbi, économiste et professeur à l’institut agronomique et vétérinaire Hassan II, estime que cette décision devrait inciter les autorités marocaines à repenser de manière profonde le contenu de cet accord, qui désavantage le Maroc. Il déplore également le manque de diversification de nos exportations agricoles, notamment vers les Etats-Unis. Il pense enfin que l’UE, véritable bénéficiaire de cet accord, parviendra à contourner l’ar­rêt de la Cour et remettre en selle l’accord agricole.

 

Finances News Hebdo : Que vous inspire la décision de la Cour de justice européenne d’annuler partiellement les accords agricoles entre le Maroc et l’UE ? Est-ce, selon-vous, une décision purement politique ?

 

Najib Akesbi :  Je pense qu’il faut faire la distinction entre la dimension juridique et la dimension qui peut être politique dans cette affaire. En ce qui concerne la dimension juridique, il faut raison garder. Nous sommes là face à la Cour européenne de justice dans une communauté d’Etats où l’indépendance de la justice existe et a du sens. Il ne me semble pas judicieux de commencer par s’attaquer frontalement à une décision de justice. On peut discuter de la réalité des conditions dans lesquelles cette décision a été prise. Mais qu’un Etat, le Maroc en l’occurrence, où l’indépendance de la justice est précisément loin d’être une réalité, que cet Etat critique une décision de justice d’une Cour communautaire n’est pas la bonne attitude à mes yeux, et peut même s’avérer contre-productive. Cette façon de réagir de la part de l’Etat marocain est en soi une erreur.

 

L’Union européenne, elle-même, et les instances exé­cutives européennes en particulier, ne se hasardent pas à critiquer cette décision. En revanche, lorsqu’on n’est pas d’accord avec un jugement, on fait appel. C’est ce que le Conseil de l’Europe, qui s’est réuni ce mardi, a fait, au demeurant sans discussion aucune puisque ce point à l’ordre du jour était classé « A ».

 

Maintenant sur le plan politique, je pense que la vraie réponse consisterait à prendre acte de cet état de fait, de prendre appui sur une telle décision pour inviter l’Union européenne à revoir l’ensemble des accords nous reliant à elle. Il s’agit de se dire qu’à quelque chose malheur est bon, de transformer ce coup tordu en opportunité, celle d’acculer les responsables de cette «brèche» à tout repenser, tout renégocier, glo­balement et radicalement. Car, il faut savoir que les accords Maroc – UE sont globalement de mauvais accords pour le Maroc. L’accord agricole en particulier bénéficie beaucoup plus à l’Union européenne qu’à notre pays. Il existe maintenant de nombreuses études, chiffres et faits à l’appui (personnellement je viens d’en publier une il y a quelques mois), et toutes convergent au moins sur cette conclusion : le bilan d’un demi-siècle de relations dites «préférentielles» entre l’Union européenne et le Maroc est globalement négatif pour ce dernier. Dans ces conditions, et puisque c’est de «la partie» européenne elle-même que vient la remise en cause d’un de ces accords, eh bien ! moi, j’ai envie de dire «Chiche» ! Profitons-en pour repenser l’ensemble de nos relations. Remettons les compteurs à zéro et renégocions l’ensemble, naturellement sur des bases totalement nouvelles. Ce serait là à mon avis la bonne réponse, la réponse politique appropriée.

 

En fait, le problème est que c’est une minorité de gros exploitants agricoles au Maroc, dont les intérêts ren­contrent ceux de l’Union européenne, qui poussent à la roue parce qu’ils ont tout intérêt à ce que les choses continuent comme elles sont, vaille que vaille, pourvu que leur business continue de prospérer… Une fois de plus, après le mélodrame, on va à nouveau trouver un palliatif, une «sortie honorable» pour chacun, sauf pour le pays dont les intérêts, notamment dans l’agriculture et le monde rural, continueront de pâtir d’accords fon­cièrement inéquitables et nocifs.

 

F.N.H. : Une telle décision, de rupture puis de renégociation, n’aurait-elle pas un impact défavorable sur nos exportations agricoles vers l’UE ?

 

N. A. : Oui, si le Maroc prend une telle décision, il y aura bien sûr un impact, notamment sur le secteur agro-exportateur des fruits et légumes, du moins dans un premier temps. Comme il y aura aussi un impact sur les exportateurs agricoles et agro-industriels européens au Maroc. Ceci étant, n’exagérons rien, à l’échelle macroéconomique, nous sommes là en train de parler de quelque chose qui ne devrait guère représenter plus de 5% des exportations marocaines et une proportion probablement plus de dix fois plus faible encore pour l’Union européenne…

 

F.N.H. : Quid de la diversification ? Ne serait-ce pas la voie à suivre pour que nos exportations agricoles ne soient plus aussi dépendantes du marché européen ?

 

N. A. : C’est une très vieille question, et cela fait des décennies que nous alertons sur la nécessité de ne pas rester uniquement concentré sur le marché européen, de diversifier nos débouchés, d’aller sur des marchés prometteurs comme ceux de l’Amérique du Nord, de l’Afrique, du Proche et du Moyen-Orient... Malheureusement, rien de significatif et de durable n’a été fait dans ce sens. Nos exportateurs restent d’un conservatisme et d’une passivité consternants. Tant que les accords avec l’Union européenne leur garan­tissent des débouchés suffisants dans des conditions de profits conséquents, avec leurs partenaires de toujours… Pourquoi voulez-vous qu’ils se fatiguent à aller chercher ailleurs ? Le problème maintenant est qu’en se contentant de cette situation, ils sont restés fragiles, parce que excessivement concentrés sur quelques marchés, et donc dépendants de quelques partenaires limités et qui n’en tiennent en dernier lieu qu’à leur tête…

 

Pourtant, on ne peut nier que l’Etat n’a guère ménagé ses efforts en la matière pour organiser les meilleures conditions possibles en vue de permettre aux produc­teurs exportateurs agroalimentaires de concrétiser cette propension à la diversification. A commencer par les accords de libre-échange, signés avec 56 pays et dont le volet agricole est souvent très important. Mais qu’a-t-on fait des possibilités ouvertes par ces accords ? Hélas ! pas grand-chose. A titre d’exemple, l’accord avec les Etats-Unis permet le libre accès en faveur de la plupart de nos fruits et légumes, débar­rassées notamment des contraintes de contingent ou prix d’entrée imposés encore par l’accord avec l’Union européenne… Pourquoi n’a-t-on guère saisi les opportunités ouvertes pour développer significa­tivement nos exportations sur le marché américain ? De toute évidence, il y a un vrai problème à ce niveau.

 

F.N.H. : Comment imaginez-vous la suite des évènements ?

 

N. A. : Sur la base d’une bonne connaissance des acteurs en présence, il n’est pas difficile d’imaginer la suite : une parade juridique sera trouvée pour contourner ou cantonner cette décision de justice. Mais sur le fond, l’accord ne sera pas changé, pour permettre à ceux, des deux côtés, qui ont intérêt à ce que cela continue, de continuer à faire prospérer leurs affaires…

 

En fait, la «solution» se trouve en filigrane dans le jugement lui-même. Le jugement dit en substance que «les autorités européennes ne sont pas assurées que… <<les accords vont bénéficier à la population du Sahara>>…». Et bien, il suffira de «s’assurer», tout simplement !... On va donc faire en sorte de «s’assurer que…», et le problème sera réglé ! Dans le fond, le contenu de l’accord ne changera pas. Le business pourra reprendre et il ne sera pas plus équilibré en faveur des Marocains.

 

Les Européens continueront à bénéficier d’un accord qui est, avant tout, à leur avantage. Et l’occasion de renégocier aura été ratée, une fois de plus. Le Maroc a clairement une grosse difficulté dans la capacité à négocier et à arracher des concessions. En 2012, par exemple, (mais en fait c’est aussi souvent le cas depuis plus de 20 ans), les négociations concernant les accords agricoles et celles portant sur la pêche se déroulaient en même temps. Sur le volet de la pêche, c’est l’UE qui était demandeur, et sur le volet agricole, c’était plutôt le Maroc. Il était donc dans l’intérêt du Maroc de rassembler les deux dossiers au sein d’une même négociation et non pas de les dissocier, ce qui nous aurait alors permis d’être en meilleure position de «demandeur/offreur» de concessions… L’Union européenne, elle, avait plutôt intérêt à dissocier les deux volets pour maximiser son rapport de force et exiger ainsi ce qu’elle veut là, et donner ce qu’elle veut bien donner là….

 

C’est évidemment la dissociation des deux négo­ciations qui a toujours prévalu ! Ce qui a permis à l’UE d’obtenir d’une part, des concessions du Maroc sur la pêche, et de négocier d’autre part, l’accord agricole sans céder d’un iota sur ses exigences pro­tectionnistes… Et le pire est que nos responsables n’ont jamais même pas osé poser la question de la « fusion » des deux dossiers, et encore moins tenté de mener une bataille là-dessus. Le résultat est que du côté européen, le Maroc est un «bon» partenaire, et ses responsables de «gentils négociateurs» faciles à convaincre de signer n’importe quoi… Voilà, la triste réalité et c’est pour cela qu’il faut saisir cette occasion pour reprendre l’ensemble des accords et les renégo­cier sur de nouvelles bases.

 

Pour revenir à l’actualité, j’ajoute que, en fait ce sont les Européens qui ont encore plus intérêt que nous à ce que l’accord agricole reste en vigueur pour une raison bien simple : les concessions que le Maroc avait accordées étaient progressives et étalées dans le temps (à travers la méthode des « listes »), de sorte que les plus importantes vont commencer à entrer en vigueur à partir des deux ou trois prochaines années… Les Européens ne font que commencer à récolter les fruits de l’accord, et ce n’est donc sûrement pas le moment d’arrêter! Si le problème ne se règle pas rapidement, croyezmoi, ce sont les lobbies agro-expor­tateurs européens qui vont se mobiliser pour cela, car il y va de leurs carnets de commande en provenance du Maroc… En somme, le problème posé par le jugement de la Cour européenne de justice sera d’une manière ou d’une autre réglé, mais ce ne sera malheureuse­ment pas pour nos beaux yeux !

 

Propos recueillis par Amine Elkadiri

 

18/12/2015