La France doit s'interroger sur la légitimité du gouvernement algérien

En démocratie, la légitimité d’un gouvernement provient essentiellement d’élections libres. Le ridicule simulacre qui a ramené Abdelaziz Bouteflika au pouvoir montre l’Algérie comme une dictature à peine déguisée.

Le processus électoral n’y permet plus la transmission de pouvoir. Les modèles de légitimation traditionnels ne fonctionnent plus. L’apparition d’un gouvernement autoritaire a donné lieu à une forte personnalisation de l’État. Le fait qu’une démocratie comme la France ait été déclassée par une dictature comme la Chine dans ses échanges commerciaux avec l’Algérie montre que cette orientation politique est préoccupante pour l’avenir.

Laurent Fabius devrait demander au ministre Ramtane Lamamra pourquoi Bouteflika a échoué pendant ses trois premiers mandats à construire la confiance collective dont les Algériens ont besoin pour créer un projet de société viable. Le souffle nouveau qu’il a apporté à la gestion de l’État en avril 1999 s’est transformé en tempête de désespoir. La relève intergénérationnelle promise en mai 2012 est aussi morte depuis la dernière élection que l'alternance au pouvoir promit. Ses trois derniers mandats sont une accumulation de scandales et d’échecs. Les 3 millions d’emplois et les 200 000 petites et moyennes entreprises promises pour 2014 ne se sont jamais réalisés. Il y a encore 50 % de l’économie algérienne qui est informelle et hors du contrôle de l’État.

L’exercice du pouvoir a été un facteur important de son érosion en Algérie. Faible, corrompu et illégitime le gouvernement n’arrive plus à mobiliser les forces vives de son pays. Pour la première fois, plusieurs partis politiques ont boycotté en même temps une élection. C’est toute l’Algérie qui conteste actuellement l’autorité morale de Bouteflika. Le refus assumé des Algériens de se soumettre aux lois votées par le gouvernement est évident. Le pouvoir est minoritaire en Algérie. Son support principal vient des 1 % le plus riches de la population. La crise de légitimation de ce gouvernement manipulateur d'information entraîne son impuissance à faire de l’Algérie une nation forte.

Abdelaziz Bouteflika est un gouvernant qui n’a pas la confiance des citoyens. Sans cette confiance, il ne peut s'assurer l'adhésion de sa population dans l'édification d’une Algérie moderne. L’hémorragie des cadres algériens engendrée par la mauvaise économie s’aggrave par le climat de corruption généralisée. Ce gouvernement sans légitimité enfonce l’Algérie dans une crise profonde qu’il génère en accaparant la manne pétrolière du pays, en privant la génération actuelle. Laurent Fabius doit demander à Abdelaziz Bouteflika de rendre des comptes pour la fermeture arbitraire de la chaîne privée algérienne, Atlas TV, qui a eu comme seul crime de dire la vérité sur la farce électorale. Le pouvoir actuel refuse d’accepter la liberté d’expression des citoyens et présente les actions de rue comme des actions violentes. L’Algérie a pourtant connu dans les années 1990 une période où il y avait beaucoup de marches, surtout dans la capitale.

Actuellement, la gouvernance de Bouteflika ne se base pas sur sa légitimité, son charisme ni des coutumes et des traditions algériennes. Elle repose sur la docilité des Algériens. Leur intérêt à lui obéir a cependant été sérieusement amoindri par la parodie électorale qui a mené à son quatrième mandat. Le simple rapport de force ne peut remplacer la légitimité. L'éthique exige que l’État algérien soit efficacement juste et qu’il réduise les inégalités. C'est le meilleur garant de la paix publique. Il ne pourra rester le maître des événements s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir. Le pays a pourtant un immense potentiel de croissance. L’université nationale de l’Algérie compte plus d’un million d’étudiants, près de 50 000 enseignants et un réseau universitaire d’un peu moins de 100 établissements.

Laurent Fabius arrive donc pendant une période de construction d’un rapport de force. Si la révolte classique oppose la violence à la violence, les Algériens sont plus subtils. Ils refusent d'être complices d'un pouvoir illégitime et de nourrir ce pouvoir par leur propre coopération. En s'adressant au sens de la justice de la majorité de la communauté, ils agissent publiquement en conscience, pour amener un changement dans la politique du gouvernement. Leur opinion est mûrement réfléchie et repose sur des principes de coopération sociale entre des êtres libres et égaux. Des choses qui ne sont pas respectées actuellement. Le principe même du pouvoir politique pourrait rendre possible l'efficacité de cette action.

Comment la France peut-elle se sentir à l’aise avec un tel gouvernement ? Laurent Fabius se souvient-il de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, un texte normatif de la plus haute valeur ? Abdelaziz Bouteflika viole les droits du peuple, les plus sacrés des droits et les plus indispensables des devoirs de l’État. Les gestionnaires anonymes qui le supportent ont perdu leur légitimité au pouvoir du fait du régime autoritaire et autocratique qu’ils ont instauré. Il est trop tard pour qu’une alternance surgisse dans le système actuel. La France doit supporter la population et écarter tout soupçon sur la moralité de la résistance à l’État algérien. Elle a une valeur symbolique et doit avoir la plus grande audience possible en France. C’est la seule manière de s’assurer que ceux qui contestent l’actuel gouvernement algérien fassent de ce refus une arme de combat pacifique.

Michel Gourd

09/06/2014