El Arbi El Harti consacre sa chronique à un livre qui fait grand bruit en Espagne. Dans ce livre, le dossier du Sahara est omniprésent. Son auteur, Jorge Dezcallar, estime que l’Espagne ne peut cautionner une «petite république, pauvre, faible et imprévisible, devant les Îles Canaries».

Jorge Dezcallar, ex-directeur des services de renseignements extérieurs d´Espagne et ex-ambassadeur au Maroc, vient de publier ses mémoires dans un livre intitulé «Ça a valu la peine (Une vie entre diplomates et espions)». Sa narration poignante, proche de la littérature autobiographique anglo-saxonne, a dérangé certains, créant une polémique nécessaire dans une démocratie. Il revient sur les attentats de Madrid de 2004, ainsi que leur gestion politique. Les plaies causées par ces attentats sont encore ouvertes et ont polarisé les sensibilités politiques en Espagne.

J´ai lu le livre avec plaisir. Il résume de manière remarquable une période fascinante de l´histoire de l’Espagne : le passage de la dictature à la démocratie. Le livre s’attarde sur la construction de la démocratie et nous fait revivre le contexte où des hommes et femmes l´ont rendu possible.

Le dossier du Sahara est présent dans ce processus démocratique. Dezcallar, comme témoin actif, signale les dissensions des institutions espagnoles en 1975, lors de la décolonisation et commence par regretter que son pays n’ait pas été à la hauteur de la parole donnée aux séparatistes sahraouis. Cette sensibilité solidaire, en quelque sorte ambigüe, s’éteint quand le Polisario attaque, tue et séquestre des citoyens espagnols en 1985 tout en accusant les Marocains d’être les auteurs de ces crimes.

Ahmed Boukhari, représentant du Polisario auprès de l’ONU, reconnaît la vérité au bureau de Dezcallar et pleure. Le Polisario avait perdu la confiance de l’Espagne, «s'imposant ainsi la realpolitik régionale», favorable aux intérêts du Maroc. Dans ses rencontres avec les membres du Polisario, Dezcallar affirme se sentir triste «mesurant la distance qui sépare leurs ambitions du monde des réalités».

Le conflit, pour lui, découle d’une demande de reconnaissance identitaire justifiée par une partie de la population et la rivalité stratégique entre l´Algérie et le Maroc, empêchant la normalisation régionale par le biais de l´ouverture des frontières, la dynamisation de l’UMA et le fait de hausser le Maghreb au rang d’un interlocuteur viable de l´Union Européenne.

Après l’essai d´Alfonso Guerra d´aligner en 1985 la position espagnole à la France, «pour nous libérer de cette hypothèque», il a fallu attendre le gouvernement de Zapatero pour que l´Espagne se rapproche de la solution de l’autonomie proposée par le Maroc. Le rôle de Moratinos, grand connaisseur de la région, fut essentiel.

Cette position repose sur une évidence géopolitique: l’Espagne ne peut cautionner une «petite république, pauvre, faible et imprévisible, devant les Îles Canaries», dans un contexte régional fragile et truffé de petits Etats en déliquescence au Sahel, comme c'est le cas du Mali, du Niger...

Dezcallar signale aussi que le maintien d´un régime totalitaire et corrompu à Tindouf est anachronique.

Après la lecture de Dezcallar, je me demande pourquoi les personnes ayant participé à la construction de l´histoire du Maroc nous laissent orphelins de leurs récits autobiographiques, de leurs mémoires, nécessaires pour la compréhension de ce que nous sommes et aptes à constituer des repères pour notre mémoire collective.

15/10/2015