Le précédent épisode d’entretien avec Bachir Dkhil a été consacré à la genèse du Front Polisario. Il a notamment évoqué le revirement politique du mouvement, qui s’est voulu au commencement une organisation de résistance anti-espagnole, avant de porter des revendications séparatistes.

Dans cette troisième partie, l’ex-membre du mouvement revient sur la réaction des partis marocains à l’évolution du Polisario. Ainsi, Bachir Dkhil nous avoue n’avoir jamais pu expliquer les nombreuses incompréhensions quant à l’attitude des formations politiques nationales envers le leader du Polisario.

«Il existe encore des interrogations sur plusieurs prises de position. Lorsque Ouali Sayed avait contacté des partis politiques marocains, certains ont fermé les yeux sur le problème, tandis que d’autres lui ont dit d’aller libérer le Sahara seul s’il le pouvait. Il y a des aspects de cette histoire qui n’ont jamais encore été clarifiés. J’espère que nos historiens reviendront là-dessus un jour.»

Par ailleurs, Bachir Dkhil souligne qu’à la demande du numéro 1 du Front, la Libye a été le premier pays à apporter un soutien pratique : «Kadhafi avait mis en place un bureau, dirigé par un dénommé Mohammed Kechat. Ouali se rendait régulièrement en Libye. De plus, le colonel Kadhafi a été le premier à reconnaître la libération du Sahara en 1972, depuis la Mauritanie. N’oublions pas que sa démarche suivait l’idéologie du nationalisme arabe.»

Cependant, notre interlocuteur précise que la Libye est restée plutôt en retrait de la scène publique, concernant la question du Polisario : «L’Algérie est fortement intervenue en s’immisçant au sein du mouvement pour évincer Ouali et tous les cadres qui n’adoptaient pas son discours. C’est ainsi que le Polisario devint une organisation militaire et politique.»

Bachir Dkhil revient notamment sur la tenue du deuxième congrès du Polisario, sous les auspices d’Alger qui a abrité la rencontre en août 1974 : «Le congrès était d’une grande importance, réunissant des gens venus des anciennes colonies espagnoles dans le Sahara, de Mauritanie et d’autres régions du Maroc. Mais l’organiser en Algérie a été notre première grosse erreur.»

«Des sahraouis d’Algérie furent conviés au rendez-vous. La plupart d’entre eux étaient affiliés à l’armée. Nous ne savions pas qui avait invité ces personnes à prendre part à l’évènement. Nous n’avions aucune idée qu’il s’agissait d’un complot, en quelque sorte. Nous ne pensions pas que notre mouvement se métamorphoserait.»

Malgré ce revirement que Bachir Dkhil dit ne pas avoir vu venir, Ouali Sayed est élu secrétaire général. Mais une vingtaine de jours plus tard, le comité exécutif du Polisario se réuni pour le destituer. «Je suis parti à la recherche du Secrétaire général, se rappelle-t-il. Je l’ai trouvé sous une tente dans le désert et lui ai demandé de me raconter ce qui s’est passé. Il m’a dit que le comité exécutif l’avait évincé. Je lui ai dit de transmettre au comité mes salutations en tant que représentant de l’armée, en leur signalant qu’ils avaient une semaine pour revenir sur leur décision illégale et que dans le cas échéant, nous prendrions une décision». Et d’ajouter :

«Plus tard, Hadrami et Mohamed Lamine Ahmed nous rejoignirent pour des négociations. Nous leur avions dit ce que la légitimité révolutionnaire devait revenir au secrétariat général. C’était chose faite, mais ils reprochaient à Ouali Sayed d’avoir mené la révolution contre eux, considérant que ma démarche était animée par mes liens de famille avec Sayed, ce qui était faux.»

Ainsi s’est faite l’intervention de l’Algérie dans les affaires internes du Polisario, comme le rappelle notre interlocuteur : «On nous envoya dans une région montagneuse déserte. Tous les cadres qui furent évincés ou éloignés du cercle décisionnaire étaient en fait originaires des territoires actuellement disputés. Est-ce un hasard ?»

Purge organisée par Alger

A cette purge qui ne dit pas son nom succède alors l’engagement de nouveaux cadres au sein des instances du Polisario.

«De nouvelles personnes n’ayant rien à voir avec la cause du Sahara furent désignés à des postes-clés, notamment une dizaine d’hommes qui constituèrent le cœur du Bureau du renseignement du Polisario. Ils étaient tous des Algériens sahraouis de Tindouf et ils contrôlaient tout.»

Après quoi, Bachir Dkhil et ses compères ont été emmenés à un fort militaire sur la zone frontalière entre la Mauritanie, l’Algérie et le Mali : «Nous vîmes nos hommes se faires tuer par balle sous nos regards Moulay Ahmed Bougherfaoui, et Ould Ba Ali.»

Pour notre interlocuteur, Ouali est tombé en martyr sur le territoire algérien, ce qui a marqué un nouveau tournant constituant l’achèvement du Polisario par Alger. L’ex-membre-fondateur du Front considère que cet assassinat est dû au «retrait de soutien à Ouali Sayed sur son chemin pour Nouakchott. Celui-ci a été laissé seul, trahi pas des hommes», dont Bachir Dkhil dit connaître tous les noms.

Ainsi, il estime que Ouali Sayed a fait l’objet d’une «exploitation politique algérienne», d’autant plus que sa dépouille n’a pas été réclamée :

«Ceux qui sont en connaissance de cause savent que Ouali n’a pas été tué par les aviateur mauritaniens. Cet assassinat a été organisé pendant que nous autres avons été emprisonnés. Ceux qui ont exigé avec conviction la dignité humaine pour les Sahraouis ont tous été éliminés puis remplacés par une autre classe politique et militaire, servant les intérêts de l’Algérie. Je redis que cette dernière ne veut pas l’indépendance du Sahara. Elle veut juste faire plier le Maroc et sait que si le Sahara obtient une indépendance, des revendications séparatistes naîtront au cœur de régions algériennes riche en ressources, telles que Tindouf et Hassi Bechar.»

11/03/2018