Voilà le premier constat: le  Maroc et l’Algérie restent  les deux plus gros importateurs  d’armes du continent.  Un classement qui vient d’être dressé  dans le dernier rapport de l’Institut  international de recherche sur la  paix de Stockholm (SIPRI). Les transferts  internationaux d’armement indiquent  que les États africains ont  amélioré leurs achats de 19% pour  les périodes 2006-2010 et 2011-  2015. Mais ce sont Rabat et Alger  qui se taillent la part du lion avec un  total combiné de 56% des importations  africaines, et ce avec respectivement  26% et 30%. A noter encore  que le voisin de l’Est décroche même  la onzième place dans le classement  mondial.  A quoi tient cette situation pour ce  qui est tout d’abord du Maroc? Depuis  des années, le Royaume est  dans un trend haussier dans ce domaine.  Ses achats d’armes ont ainsi  été multipliés par onze durant la période  2010-2014.

Un plan ambitieux

Les principaux fournisseurs sont  la France, les États-Unis et l’Allemagne.  La loi de finances 2016 a  prévu pour le département de l’Administration  de la défense nationale  22,82 milliards de Dh (personnel),  5,5 milliards de Dh (matériel et dépenses  diverses) ainsi que des crédits  de paiement de 4,3 milliards de  Dh. Plus encore: un plan ambitieux  a été mis sur pied pour augmenter  et consolider les capacités défensives  des FAR. Il a été fixé à quelque  220 milliards de Dh pour quatre  ans (2016-2019). Dans cette même  ligne, il faut noter que le budget de  la Sureté nationale sera également  revalorisé à hauteur de 3 milliards  de Dh pour renforcer la lutte contre  le trafic des drogue et des êtres humains  sans oublier le crime organisé  et ses multiples composantes.

Cela dit, comment se décline ce plan  quadriennal? Autour de trois axes:  l’acquisition de nouveaux avions de  chasse, celle de radars de détection et  de renseignement ultrasophistiqués,  celle, enfin, de sous-marins pour accroître  les capacités des Forces navales  royales. Ce grand effort financier  traduit une hausse du budget défense de 8,82%, alors que celle-ci se situait autour  de 4,6% pour la période 2010-2014.  Modernisation du matériel militaire mais  aussi renforcement des ressources humaines:  voilà le double crédo. Dans cette  optique, les postes budgétaires ont augmenté  de 1.800 en 2014 et 2.000 en  2015 et 2016. De quoi donner une forte  visibilité à ce double effort comme en atteste  l’Institut “Global Fire Power”. Dans  son classement, cet organisme précise  que les FAR ont amélioré leur position  en se hissant à la 49ème place mondiale  comme armée et comme 4ème plus puissante  dans le monde arabe.

L’arsenal s’est donc renforcé et il est  de plus en plus éligible au stade le plus  sophistiqué. Avec 282 avions militaires  – dont 24 F 16 US ultramodernes-, 121  destroyers, 200.000 soldats et 150.000  réservistes, les FAR sont une redoutable  force dans la région et dans le continent.  Parmi les critères décisifs de ce classement  figurent en bonne place les effectifs,  l’arsenal militaire et la préparation au  combat.

Dans le détail, les composantes des FAR  s’articulent autour de plusieurs structures  organisationnelles et opérationnelles:  Systèmes terrestres; véhicules  blindés de combat (VBC): 2.348, artillerie  tractée: 192, systèmes de roquettes  multiples de lancement (MLRS): 7. Forces  aériennes; Intercepteurs: 53, Avions de  combat: 38, avions de transport: 138,  avions d’entrainement: 81, hélicoptères  125. Force navale totale: 121, frégates: 6,  Corvette: 1.  Le renforcement militaire du Maroc  s’est élargi à un autre espace, méditerranéen  celui-là, avec la base navale  de Ksar Sghir, qui sera opérationnelle  dans les prochains mois. Ses travaux  ont commencé en 2007 et ils sont pratiquement  achevés. Elle va permettre de  rétablir l’équilibre militaire dans la région  de Gibraltar et plus globalement dans  l’ouest-méditerranéen.

Protection des frontières

Elle va renforcer ainsi l’infrastructure et  l’équipement dans les domaines de la  sécurité et de la protection des frontières.  La décision de sa construction  est liée à la crise avec l’Espagne, en juillet  2002, à propos de l’îlot Leila (Persil).  Madrid a d’ailleurs voulu faire pièce à ce  projet avec une grande base maritime  à Sebta mais sans le finaliser, du fait de  la crise financière. Cette base navale  va permettre de réceptionner les frégates  hollandaises de dernière génération  “Sigma”, la frégate “Mohammed VI”  multimissions de type Fremm achetée  à la France, spécialisée dans la surveillance  des sous-marins ainsi que d’autres  unités.

Un grand pas opérationnel va également  être réalisé avec l’acquisition du  redoutable sous-marin russe Amur  1650. Les négociations sur cet achat ont  commencé en 2013 et elles ont abouti.  Il est question que ce fleuron de la marine  russe soit livré très prochainement.  Il se distingue par sa capacité à porter  pas moins de 18 missiles antinavires de  guerre. Porteur de missiles de croisière,  il est aussi capable d’attaquer des cibles  terrestres. Il jouit d’un statut exceptionnel:  celui d’être un appareil de guerre  multi-missions en mesure d’opérer dans  toutes les conditions maritimes. Le Maroc  va ainsi s’assurer des capacités navales  supplémentaires, dissuasives de  surcroit, tant dans le pourtour méditerranéen  que tout au long de la façade atlantique.  Cette transaction avec Moscou a été de l’ordre de 150 millions de dollars.  Du côté des États Unis, la coopération  est toujours au mieux. Washington a  décidé d’accorder au Maroc une aide  annuelle de 8 millions de dollars pour la  formation. En novembre 2015, le Maroc  a signé un gros contrat de 38 millions  de dollars avec une société américaine.  Ce contrat porte sur l’achat des unités  de réception thermique, soit un total de  200. Elles doivent être réceptionnées à la  fin de l’année 2017.

Supériorité incontestée

Cet accord a été signé avec la société  Raytheon (Texas), spécialisée dans  le domaine de la défense et de la fabrication  d’armes –le Maroc était déjà  son client avec des achats de matériels  militaires ultrasophistiqués (fusées, radars…).  Le plus gros regarde les 200  chars Abrams que les États Unis ont  décidé, en septembre 2015, d’offrir à  Rabat. Leur livraison se fera d’ici la fin de  cette année 2016. De “dernière génération”,  ces engins vont assurer au Maroc  une supériorité dissuasive incontestée à  l’échelle africaine. Le premier lot de 50  chars est prévu dans les prochains mois.  L’axe stratégique du Royaume concerne  aussi une politique visant à la création et  à la promotion d’une industrie nationale  d’armement et de défense. Des négociations  ont été menées dans ce sens avec  Washington, Paris et Madrid sur la base  d’entreprises mixtes.

L’Algérie s’est d’ailleurs engagée dans  cette voie avec l’Allemagne pour un montant  de 2,7 milliards de dollars à la suite  d’un accord avec le géant Rheinmetall  (usine de fabrication près de Constantine  d’unités de transport de troupes de type  Fuchs2). Avec l’Espagne, les discussions  portent sur la fabrication de petits avions  de transport militaires, l’état-major de  ce pays étant très réservé sur l’élargissement  de ce secteur de coopération à  d’autres projets… Madrid s’inquiète à cet  égard de ce qu’elle appelle le “surarmement”  du Royaume à la suite de la signature,  en janvier 2016, d’un accord entre  l’Arabie saoudite et le Maroc prévoyant  l’octroi d’une aide de 22 milliards de dollars  pour une industrie militaire.

Cet accord court sur la période 2016-  2019, en quatre tranches annuelles de  5,5 milliards de dollars. Cet accord a été  signé par le général Bouchaib Aroub,  inspecteur général des FAR, et Mohamed  Ben Abdallah Al Ayesh, vice-ministre  saoudien de la Défense. Il couvre  les domaines de la formation, l’industrie  de défense, le soutien logistique, le  transfert de l’expertise militaire…

Industrie nationale d’armement

Cette stratégie de Rabat s’était déjà affirmée,  ces dernières années, par les  efforts déployés pour l’attraction de  grands industriels d’armement (Bombardier  Airbus, Safran et, en 2016, le  géant français Thalès, spécialisé dans  la fabrication de satellites et de défense  anti-aérienne). Des négociations continuent  avec Paris, pour la mise en place  d’une industrie militaire navale; et avec  Washington, pour la construction de véhicules  blindés légers et de véhicules de  transport de troupes.

Une priorité donnée donc à la technologie  étrangère militaire haut de gamme  pour viser trois objectifs: réaliser des  programmes de modernisation, consolider  la base industrielle et créer de l’emploi. Se doter des moyens de sa sécurité:  telle est la clé.  Le schéma de conflictualité concerne  qui? La sécurité régionale, bien sûr,  dans l’arrière plan géostratégique sahélo-  saharien mais aussi l’Algérie, engagée  dans une course à l’armement avec un  budget militaire de 13 milliards de dollars,  en augmentation de 3 milliards de  dollars en 2016. La justification qui est  donnée a trait au risque terroriste rodant  autour de ses frontières qui ne sont pas  sécurisées.

Surenchère militariste

Assurément, la menace terroriste guette  et pèse sur la région. Le problème le plus  contraignant est de contenir Daech à  l’intérieur de la Libye et de tout faire pour  bloquer son infiltration dans les pays voisins.  C’est là la première mission de l’US  Africa Command. Le département américain  de la Défense évalue aujourd’hui à  3.500 terroristes ceux qui campent dans  le Sahara en visant une pénétration en  Tunisie, Algérie et Maroc pour y mener  des opérations.  Mais le surarmement de l’Algérie qui  tourne à une frénésie dépensière n’estil  pas fortement disproportionné  par rapport  à cette situation? Ainsi,  pas moins de 50 chasseurs  bombardiers de  type MIG-29 M/M2 vont  être livrés par Moscou,  comme l’a annoncé dernièrement  le vice-directeur  général du groupe  MIG. Deux d’entre eux ont déjà été réceptionnés;  le reste le sera sur la période  2016-2020. Il faut y ajouter l’acquisition  de 40 hélicoptères de combat russes de  type Mi-28 NE d’ici la fin de l’année 2017  –ils sont considérés comme les plus  performants de leur catégorie. Enfin, il  y a cette commande de 12 bombardiers  Sukhoï SU–34, ceux-là mêmes utilisés  par l’aviation russe en Syrie.

  Au-delà de la recherche de l’équilibre  militaire avec le Maroc –ce qui n’est d’ailleurs  pas reconnu dans le discours officiel–  il faut bien voir que cette course à  l’armement est potentiellement porteuse  de risques et de menaces. Un climat de  surenchère militariste est ainsi entretenu  par le pays voisin qui peut pousser à  une montée des périls. Les hypothèques  majeures pesant sur l’après-Bouteflika  peuvent être instrumentalisées et cristalliser  un substitut d’“union nationale”  face au Maroc: de quoi geler la dialectique  sociale et démocratique effervescente  actuelle. Il y a eu la “Guerre des  sables” en octobre 1963 soldée par  une cuisante défaite de l’armée algérienne  (ANP). Il faut y ajouter les batailles  d’Amgala 1 et 2 en 1976, où cette  même ANP avait combattu aux côtés  des séparatistes. Voilà pourquoi les FAR  se renforcent et se mobilisent avec des  avantages compétitifs: supériorité qualitative  de l’armement, avantage sur le  terrain, expérience, organisation et capacités  opérationnelles, architecture de  commandement et de communication  efficiente.

 

07/04/2016