La Marche noire de Mohamed Charfaoui  est un témoignage du drame des milliers de familles marocaines expulsées d’Algérie suite à l’organisation de la Marche Verte du 6 novembre 1975.  Le mois suivant, le 9 décembre 1975, l’Algérie expulse 45.000 familles, alors qu’elles ont participé à la guerre de libération de ce pays. Cette expulsion, que  Mohamed Charfaoui qualifie de déportation, était une première dans la région. Pendant 30 ans, ces expulsés d’Algérie ne se sont jamais exprimés, mais aujourd’hui ls parlent  et s’organisent. Le livre de Mohamed Charfaoui et de Martina Partoes est un témoignage poignant sur un drame qui a frappé des milliers d’innocents et sur un crime  d’Etat.

Mohammed Cherfaoui est l’un des déportés du régime algérien en 1975. Il est président de la section de l’Association de défense des Marocains expulsés d’Algérie (ADMEA). Ingénieur, il a pu s’intégrer dans la société civile française.

 Il défend la cause des déportés d’Algérie auprès des instances européennes et exige des excuses de la part du régime algérien.

Entretien.

 

Libé : Ma première question sera simple : pourquoi « La Marche noire » ? 

 Mohamed Charfaoui : Nous sommes  deux auteurs  Martina Partoes et moi-même.  Ce livre a été écrit pour rendre  hommage à mes parents.  Quand j’ai perdu ma mère en 2005, je n’ai pas voulu qu’il y ait une rupture de la mémoire. Je me suis dit que mes parents ont beaucoup souffert de la Marche noire et j’ai voulu laisser une trace écrite de ce qui s’est passé.  Il n’y avait  pas de livre sur le sujet  pour retracer cette tragédie. C’est une tragédie qui a touché 45.000 familles marocaines qui vivaient en Algérie. C’est énorme en termes de population. Elle s’est faite dans des conditions tragiques et inhumaines. C’est  pour toutes ces raisons que j’ai écrit ce livre. 

 Peut-on dire que ce livre  honore la mémoire de vos parents ? 

 C’est ma première raison : honorer  la mémoire de mes parents. La deuxième raison était de faire connaître cette tragédie à la société civile. C’est ainsi que l’histoire va enregistrer que 45.000 familles ont été expulsées d’Algérie.  Moi, je préfère souvent  dire qu’elles  ont été déportées. Pour expulser quelqu’un, il y a des règles à respecter. Voici ce qui s’est passé en décembre 1975 :  le décret a été pris le 9 décembre  et le lendemain on a commencé à expulser les Marocains d’Algérie en pleine fête de l’Aid El Kébir. Les gens ont été déportés  sans leurs biens. Il faut faire connaître cette tragédie pour que justice soit faite. Il faut un moment donné réconcilier cette population avec l’Algérie. 

 Mais les Marocains expulsés d’Algérie ne parlent jamais de ce drame. Ils disent toujours : « On a habité en Algérie, on a quitté l’Algérie. ». Ils ne parlent jamais de ce qu’ils ont subi ni  des conditions dans lesquelles ils ont quitté ce pays. 

 C’est pour cela que j’ai appelé  Martina Partoes.  Moi-même, j’ai vécu dans le déni pendant une trentaine d’années, que  c’était « Hchouma » d’en parler. C‘était une honte de dire  que du jour au lendemain, nous sommes partis sans rien de l’Algérie, nous qui avions  participé à la libération de ce pays, contribué à son indépendance, nous qui avions une certaine place dans la société algérienne, nous que les Algériens respectaient  puisque  la communauté marocaine était  constituée de beaucoup de Berbères du Rif. Une grande partie d’entre eux ont immigré du Rif pendant la guerre d’Espagne en 1936, avec leur expérience dans la guérilla. Ils ont mis  cela à la disposition de la révolution algérienne en 1954, ce qui a fait que dans tout l’Ouest algérien, on respectait le Marocain car il était le premier à avoir participé à la révolution. Moi-même, j’ai mon oncle qui est mort en Algérie le fusil à la main en 1958, mon père a été emprisonné et torturé par les Français. Lors de  notre expulsion en 1975, on s’est retrouvé dans un  commissariat de police à  Oran, appelé Le Château Neuf. C’est dans ce même commissariat que mon père a été torturé pendant la colonisation. C’était  un lieu très connu pour la torture des résistants. Mon père m’a dit qu’il avait été  deux fois dans ce lieu en 1958 pour avoir été torturé par  les Français pour l’indépendance de l’Algérie  et la deuxième fois avant d’être expulsé. Tout cela pour dire que cette tragédie a été très profonde et  douloureuse aussi. C’est ce qui a fait qu’il a fallu une trentaine d’années pour qu’on tourne la page. A mon niveau et  avec d’autres personnes, on commence seulement  à s’organiser en  association et à en  parler. Mais pendant 30 ans, on n’en a pas parlé. Mes enfants ne savaient pas que j’étais  un déporté d’Algérie, ils l’ont su juste après la mort de ma mère en 2005. 

 30 ans après ce drame, vous arrivez à comprendre les raisons de cette haine, cette ingratitude de l’Algérie officielle envers ces Marocains qui travaillaient et qui avaient  participé à la guerre de libération du pays voisin.

 J’ai essayé de comprendre les raisons de notre expulsion d’Algérie. C’est une question qui m’a taraudé pendant 30 ans, j’ai essayé de comprendre l’incompréhensible. Du jour au lendemain on m’expulse. Je me suis documenté et j’ai lu tout ce qui était écrit sur la question. J’en ai  conclu que la première raison a été la réaction de l’Algérie par rapport à la  Marche Verte. C’est pour  cette raison qu’on a intitulé le livre « la Marche noire ».  A l’époque, le gouvernement algérien avait dit : « Le Maroc a organisé la Marche Verte, alors, nous, nous organisons la Marche Noire. » La deuxième raison, c’est qu’il y a des militaires algériens qui ont la rancune à cause de la guerre des sables en 1963. On dit aussi que le gouvernement algérien était partagé entre Abdelaziz Bouteflika qui représente  la tendance favorable à  une solution politique et la tendance militaire qui a voulu en découdre avec le Maroc. 

L’expulsion des Marocains aurait pu provoquer un conflit entre les deux pays et donner lieu à une guerre.

Le gouvernement algérien de 1975 a été mis devant le fait accompli face à l’accord tripartite entre le Maroc et la Mauritanie d’un côté et l’Espagne de l’autre. Cela n’est pas une raison pour considérer des innocents  comme des boucs émissaires, les renvoyer au Maroc et  les spolier de leurs biens. Il y a aussi une autre raison régionale à l’époque. C’était le début de la guerre civile au Liban, ce qui a permis à l’Algérie de faire ce qu’ils ont fait sans que rien ne bouge. En période normale, à mon avis, les pays arabes auraient bougé suite aux  expulsions massives des Marocains d’Algérie. Il y a aussi des raisons politiques. L’Algérie pensait qu’expulser d’un seul coup 45.000 familles marocaines influencées par  la révolution algérienne, c’était une façon de provoquer le Maroc et d’essayer de faire une révolution dans ce pays. Je crois qu’il y avait des arrière-pensées derrière tout cela.  Enfin, avant les soulèvements populaires des années 80, des difficultés commençaient à apparaître en Algérie  en 1975. Le fait de libérer 45.000 logements offrait  des solutions et pouvait résoudre certains problèmes du pays. Je pense que tous ces éléments constituent mes premières hypothèses sur la question 

 Qu’attendez-vous  de ce travail ? 

 J’attends plusieurs choses de ce travail. Sensibiliser les sociétés civiles marocaine, algérienne, française, en Belgique, en Espagne et sensibiliser les familles des expulsés et leurs amis. Deuxième objectif : on veut qu’une solution soit trouvée. Dans le livre, je donne quelques pistes de réflexion sur les solutions possibles  à travers une  médiation entre les gouvernements marocain et algérien par exemple. C’est la voie la plus souhaitable pour nous tous. Sinon, il reste la voie juridique, c’est-à-dire aller vers des organisations comme les Nations unies et des droits de l’Homme à Genève et le Tribunal international. Il y a un troisième objectif : aider les familles des Marocains expulsés d’Algérie  à surmonter le déni et à en parler. Moi, j’ai réussi à en parler.   

10/05/2014