Politique étrangère: La nouvelle doctrine royale

COMMENT appréhender la politique étrangère du Royaume? L’on peut retenir deux paramètres fondamentaux. Le
premier a trait à la prise en compte de l’intérêt national formé d’un invariant dont les composantes sont connues – unité nationale, indépendance et souveraineté nationale, intégrité territoriale. Si ce socle constitue bien ce que l’on pourrait appeler les fondamentaux, il n’impose pas pour autant une fixité et une immutabilité dans la mesure où son appréhension n’ignore pas les mutations et les contraintes de l’environnement international. Pour autant, ce sont là des facteurs contraignants mais qui sont traités aussi sur la base d’un projet et d’une volonté politique dans la mise en œuvre de cette politique.
D’une autre manière deux sortes de déterminismes sont à relever. Le premier est d’ordre historique, lié qu’il est à la nature d’un vieil Etat séculaire, entretenant depuis toujours des rapports avec le reste du monde, notamment l’Europe et l’Occident. Quant au second, il regarde la personnalité même de la politique étrangère, à savoir le Roi. Hier avec Hassan II, aujourd’hui avec Mohammed VI, ce secteur-là reste un «domaine réservé». La nouvelle Constitution de juillet 2011 n’a pas vraiment dérogé à cette situation même si les attributions et le statut du chef de gouvernement ainsi que du Parlement ont été rehaussés et élargis. A preuve, si besoin était, que le chef de l’exécutif, Abdelilah Benkirane, ne met pas en œuvre une politique étrangère pouvant être éligible à son parti islamiste, le PJD: il applique les orientations royales. Le référentiel de guidage a été en effet consacré par cette Constitution. Il s’articule autour de cercles concentriques: Union du Maghreb, Oumma arabo-islamique, Afrique, euro-méditerranée, coopération sud-sud.
Cela dit, comment s’opère la mise en oeuvre de la politique étrangère? Par-delà la multiplicité des zones, se dégagent trois axes qui déclinent la nouvelle doctrine marocaine au dehors: voisinage, solidarité et partenariat. Pour ce qui est du voisinage, comment ne pas relever que ce sont les relations avec l’Algérie qui continuent d’être, et ce depuis des décennies d’ailleurs, la préoccupation centrale? La conclusion qui se dégage conduit à ce constat réaliste et amer: aucune normalisation ne paraît vraisemblable dans un avenir prévisible compte tenu de la rigidité des dirigeants actuels de ce pays voisin.
Si du côté maghrébin, c’est le bilatéral qui prévaut – surtout avec la Tunisie et dans une moindre mesure avec la Libye et la Mauritanie –, c’est en direction de l’Afrique qu’une nouvelle politique a été mise en œuvre. C’est que le continent présente de grandes opportunités économiques mais il est également marqué par de grands facteurs de risque (réseaux terroristes transsahéliens, trafics de drogue, migrations…). Le Souverain a multiplié les visites et son périple dans quatre pays (Mali, Côte d’Ivoire, Guinée et Gabon) du 18 février/8 mars 2014 témoigne d’une vision politique se doublant d’une ferme volonté de développer la coopération sud-sud. Celle-ci, au-delà de sa dimension interétatique, vise aussi à promouvoir un processus intégré de développement durable plaçant l’élément humain au centre des préoccupations.
En direction du monde arabe, l’on a affaire à la poursuite d’une politique traditionnelle de solidarité agissante même. Pour ce qui est du Proche-Orient, Rabat apporte son soutien au processus de paix et aux efforts déployés par l’Administration américaine marqués par l’implication personnelle du secrétaire d’Etat, John Kerry. Les principes qui sont défendus sont les suivants: respect de la légalité internationale, arrêt de la colonisation, levée du blocus des Palestiniens, libération des détenus et préservation du statut d’Al Qods. En sa qualité de président du comité de cette ville, SM le Roi est mobilisé pour contrecarrer devant toutes les instances les menées du cabinet israélien visant à sa judaïsation. Une mention particulière doit être faite à propos de la Syrie. Le Royaume s’est impliqué depuis le déclenchement de la crise d’autant plus qu’il était membre non permanent du Conseil de sécurité en 2012 et 2013. Il a constamment plaidé et soutenu une solution politique sur la base des aspirations légitimes du peuple syrien à la liberté et à la démocratie dans le cadre de la souveraineté nationale et de l’intégrité territoriale de ce pays.
Avec les pays du Golfe, c’est toujours la solidarité mais renforcée par un partenariat économique particulier. solidarité? Elle vient d’enregistrer un grand pas en avant avec l’annonce faite, à l’issue de la dernière réunion des ministres de la Défense des pays du Golfe, à Koweit-City, d’une alliance militaire incluant la Jordanie et le Maroc. Ce sera une alliance militaire visant des effectifs de 500.000 hommes, 300 avions F15 et des hélicoptères de type Apache. Elle aurait pour mission de faire face aux dangers dans la région, à la montée des groupes terroristes djihadistes et de sécuriser les espaces, notamment face à l’Iran, perçu comme une menace stratégique. Quant à la dimension économique, elle a été fortement renforcée dans un cadre plus poussé de coopération. En mai 2011, Rabat a accepté un statut de partenaire du Conseil de coopération des Etats arabes du Golfe (CCEAG). Il a obtenu un don de 5 milliards de dollars pour la période 2012-2016 et il présente beaucoup d’attractivité pour les investissements publics et privés pour les opérateurs de cette région.
Avec ses partenaires occidentaux traditionnels – Europe et Etats-Unis – les relations sont devenues pratiquement matures. Le statut avancé signé en 2008 doit être complété par une amélioration et un approfondissement. Avec les Etats-Unis, un accord de libre-échange est entré en vigueur en 2006. Plus encore: le Royaume a le statut «d’allié non-Otan majeur». Les secteurs éligibles à cette relation particulière sont de divers ordres: Millennium Challenge Corporation de 700 millions de dollars signé en 2007 et qui pourrait être reconduit, dialogue stratégique bilatéral, coopération et manœuvres militaires conjointes, lutte antiterroriste,…
Parallèlement, le Maroc a veillé à se redéployer vers des espaces d’autres latitudes géographiques, en Amérique latine et en Asie. Il a voulu ainsi tenir compte de l’évolution internationale et des changements qui s’y opèrent. L’espace atlantique enregistre ainsi un regain d’intérêt et de coopération. Dans le même temps, le renforcement des relations avec la Russie et la Chine est à l’ordre du jour – il doit se traduire par une visite royale à Pékin puis à Moscou, annoncée depuis le printemps dernier. Le Roi se préoccupe à cet égard de sortir du schéma qui a été pratiquement le «marqueur» de la politique étrangère depuis un demi-siècle à savoir des liens privilégiés avec l’Occident pour élargir le champ à des puissances de surcroît membres permanents du Conseil de sécurité.
Tous ces paramètres qui forment le maillage de la nouvelle politique étrangère visent à renforcer la performance et la consolidation du Royaume sur la scène internationale. L’expression globale en a été formulée dans le message royal à la réunion des ambassadeurs tenue à Rabat, à la fin août 2013. Il s’agit de renforcer les capacités d’adaptation et d’innovation du Maroc, de rendre la diplomatie plus dynamique et anticipative, d’assurer une mobilisation continue autour de la question nationale du Sahara, de donner la priorité à la diplomatie économique et de développer la diplomatie parlementaire, civile et locale. Une doctrine et une feuille de route.

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Le style royal: La forme et le fond
ASSURÉMENT, une certaine forme de gouvernance royale prévaut dans le conduit et la mise en œuvre diplomatique de la politique étrangère. Laquelle? Elle se distingue par un esprit de décision qui frappe les chancelleries. Washington parraine un projet de résolution au Conseil de sécurité relatif au Sahara irrecevable pour le Maroc, en avril 2013? Le Roi téléphone au président Obama qui reconsidère alors la position de son pays. Ban Ki-moon agrée un rapport de facture voisine, un an après? Le Souverain obtient sa correction à la suite d’un entretien téléphonique «franc et direct» avec le secrétaire général de l’ONU. Christopher Ross se distingue par sa partialité? La confiance du Maroc lui est retirée et elle ne lui sera octroyée qu’a minima, sur la base d’un strict respect de son mandat. La France accuse des «dysfonctionnements» dans la gestion de certains dossiers connus? La coopération judiciaire est suspendue et le coup de froid persiste depuis le début de l’année 2014.
Mais il y a plus encore. Référence est faite à l’interpellation d’un certain nombre de puissances occidentales en des termes militants qui ont retenu l’intérêt ces deux derniers mois.
Dans le discours adressé à la 69e session de l’Assemblée générale de l’ONU, le 27 septembre dernier, le Roi a lancé des appels vigoureux marqués d’une tonalité particulière: l’un pour le respect des spécificités de chaque pays, un autre pour davantage de réalisme et de sagesse dans les rapports des Etats coloniaux avec ceux du sud, un autre encore pour le respect de leur souveraineté et de leur intégrité territoriale, sans oublier la nécessité d’une coopération fructueuse pour promouvoir en Afrique un développement dont l’hypothèque est «imputable à une économie enracinée.
.». Enfin, sur la question nationale, SM le Roi a fait montre, dans son dernier discours du 6 novembre, d’une fermeté et d’une détermination qui reposent ce dossier en des termes nouveaux.
Les Nations unies ont été ainsi instamment invitées à prendre leurs responsabilités dans le sens d’une clarification tout en mettant en exergue le périmètre de ce qui, pour le Royaume, n’était pas négociable, à savoir la marocanité du Sahara. Un message fort qui n’épargnait pas non plus Washington… Une démarche où la forme et le fond se conjuguent attestant d’une gouvernance diplomatique plus énergique, assumant ses décisions et le cas échéant ses conséquences.

PAR LE PR. MUSTAPHA SEHIMI

25/11/2014