Depuis la réunion du ministre des Affaires étrangères et du ministre de l’Intérieur avec la commission conjointe du parlement chargée de politique étrangère, on assiste à un foisonnement de déclarations de responsables marocains sur la détermination du Maroc à repousser toute tentative du Polisario de changer le statu quo dans la zone tampon du Sahara. Fait nouveau dans le discours des responsables marocains: le Maroc n’exclut pas le recours à la force au cas où le Polisario serait tenté d’imposer la politique du fait accompli dans la région par le transfert d’une partie de son “ministère de la défense” à la zone de Bir Lahlou.

"Une chose est claire: le Maroc n’aura aucun intérêt à s’engager dans un conflit armé avec le Polisario."

 

Le représentant permanent du Maroc aux Nations Unies, Omar Hilale, était on ne peut plus clair dans la lettre qu’il a adressée dimanche soir au président du Conseil de Sécurité pour le mois d’avril. Le diplomate marocain a dit sur un ton assez grave que toute tentative du Polisario de changer le statu quo dans la région constituerait un “casus belli”.

 

Durant les dernière quarante-huit heures, tous les Marocains se posent les questions suivantes: le Maroc compte-t-il vraiment s’engager dans une confrontation armée contre le Polisario? Si tel est le cas, pourquoi choisir de le faire à moins de quatre semaines avant que le Conseil de Sécurité ne renouvelle la mission de la Minurso et quelles seraient les conséquences pour les deux parties en cas d’éclatement d’une confrontation armée?

 

Mis à part le renouveau de patriotisme que des évènements d’une telle ampleur pourraient susciter chez les Marocains, si on s’arrête un moment pour analyser le contexte dans lequel le Maroc a décidé d’engager ce bras de fer avec le Polisario, on se rendra à l’évidence que la région est loin d’assister à une nouvelle guerre à cause du Sahara.

 

Pousser le Conseil de Sécurité à plus de fermeté avec le Polisario

Le contexte dans lequel le Maroc a décidé de muscler son discours et montrer sa disposition à recourir aux armes est révélateur sur le résultat qu’il veut obtenir. Rabat s’est résolu à passer à l’offensive trois jours après la publication de la version avancée du rapport annuel du Secrétaire Général des Nations Unies. Dans le rapport que l’on pourrait qualifier d’assez favorable au Maroc, le Secrétaire Général exprime sa préoccupation quant à la présence répétitive du Polisario dans la zone tampon de Guerguerat et l’exhorte à l’évacuer de la même manière qu’il l’avait fait en avril 2017. Dans le même temps, le Secrétaire Général salut la réponse mesurée du Maroc aux agissements du Polisario.

 

Le nouveau rapport d’Antonio Guterres crée un élan positif pour le Maroc à quelques semaines de l’adoption par le Conseil de Sécurité d’une nouvelle résolution sur le conflit. Voulant profiter de ce nouvel élan, le Maroc a décidé de hausser le ton pour pousser le Conseil de Sécurité à se montrer plus ferme avec le Polisario que l’année dernière.

 

On se rappelle qu’à la veille de l’adoption de la résolution annuelle du Conseil de Sécurité de l’année dernière, le Polisario avait annoncé in extremis sa décision de se retirer de Guerguerat. Le projet de résolution que le Conseil de Sécurité était sur le point d’adopter le 27 avril 2017 s’est félicité du retrait du Maroc de Guerguerat, et a exprimé sa profonde préoccupation que le Polisario soit resté là. Par ailleurs, le projet de résolution a solennellement exhorté le Polisario à évacuer la région en l’espace de 30 jours et demandé au Secrétaire Général de le briefer sur le sujet et de recommander la voie à suivre.

 

Mais juste au moment où le Conseil de Sécurité s’apprêtait à voter sur la résolution, le Polisario a envoyé une lettre à ses membres les informant de sa décision de redéployer ses éléments armés en dehors de Guerguerat. Grâce à cette décision, le mouvement séparatiste a réussi à éviter l’adoption d’une résolution qui lui était très défavorable et qui l’aurait exposé à des sanctions en cas de récidive ou de non-respect des dispositions de l’accord du cessez-le-feu.

 

Mais après l’adoption de la résolution, et étant donné que la résolution 2351 ne comprend aucun langage de fermeté à l’encontre du Polisario, ce dernier a récidivé et a, à maintes reprises, fait des incursions dans la zone de Guerguerat et ailleurs dans la zone tampon.

 

Les diplomates marocains savaient que la décision de dernière minute du Polisario n’était qu’un stratagème et que ce dernier allait répéter ses incursions dans la zone tampon. Déjà le jour même où le Polisario a informé le Conseil de Sécurité de sa décision de redéployer ses éléments armés, le Maroc a exprimé son mécontentement et insisté sur le fait qu’un “simple redéploiement ne constitue pas un retrait du Polisario de la zone.” Dans la lettre que le représentant permanent du Maroc à l’ONU a envoyée au Conseil de Sécurité, il a exprimé le souhait que “ni la MINURSO, ni le Département des opérations de maintien de la paix ne se prononceront en faveur de cette mascarade”.

 

La décision du Maroc de hausser le ton et de faire planer la menace de la guerre entre, donc, dans le cadre d’une stratégie visant à pousser le Conseil de Sécurité à ne plus se laisser leurrer par le Polisario et adopter une résolution contenant un langage contraignant au cas où le Polisario essaierait, encore une fois, de changer le statu quo de la région ou de violer le cessez-le-feu et l’accord militaire 1.

 

Un contexte favorable au Maroc

Le Maroc cherche aussi à tirer profit de deux facteurs importants:

 

1) le Conseil de Sécurité est présidé par le Pérou, un pays qui a montré des intentions positives à l’égard du Maroc ces derniers temps. On se rappelle que ce pays avait expulsé le soi-disant ambassadeur du Polisario en septembre dernier. Il est fort probable que le président du Conseil convoque une ou deux réunions destinées à se pencher sur les derniers développements sur le terrain.

 

2) Contrairement aux années précédentes et à l’année dernière, la composition du Conseil de Sécurité est favorable au Maroc. Hormis les cinq membres permanents, parmi les dix membres non-permanents du Conseil, la Bolivie et l’Ethiopie sont les seuls pays qui reconnaissent l’auto-proclamée RASD, alors que l’année dernière le Conseil de Sécurité comptait quatre pays: la Namibie, l’Ethiopie, la Bolivie et l’Uruguay. Ces deux derniers se sont opposés farouchement au langage ferme du premier projet de résolution rédigé par les Etats-Unis, et se sont efforcés de pousser le Conseil à adopter une résolution plus équilibrée.

 

Il ne fait pas l’ombre d’un doute que la dynamique des négociations au Conseil de Sécurité sera favorable au Maroc. Si on peut s’attendre à ce que la Bolivie soit résolument opposée au Maroc, après le renouement des relations diplomatiques entre Rabat et l’Ethiopie, il est probable que ce pays adopte une position nuancée. Durant les négociations qui ont précédé l’adoption de la résolution 2351, l’Ethiopie s’est bien gardée de prendre des positions hostiles au Maroc et il y a fort à parier qu’elle adopte la même position cette année.

 

A la lumière de ce qui précède, on assiste à l’adoption d’une stratégie habillement élaborée par la diplomatie marocaine pour acculer le Polisario et le forcer à mettre fin à ses provocations dans la région. Par la même occasion, le Maroc cherche à orienter le débat autour du conflit et les négociations du Conseil de Sécurité vers des sujets qui lui sont favorables, mais aussi remettre en cause la légitimité du Polisario et son sérieux à négocier une solution politique et mutuellement acceptable.

 

Ceci étant dit, une chose est claire: le Maroc n’aura aucun intérêt à s’engager dans un conflit armé avec le Polisario. Un tel scénario ouvrirait une boîte de pandore et on ne sait pas ce qui pourrait se produire par la suite. En plus, un tel scénario constituerait un cadeau providentiel pour le Polisario qui cherche depuis des années à mobiliser l’opinion publique internationale en sa faveur et serait le premier bénéficiaire d’un retour du différend territorial à la une des médias internationaux et sur le devant de la scène internationale. Le Maroc a d’autant moins d’intérêt de s’engager dans un conflit armé avec le Polisario que la nomination de John Bolton comme Conseil de sécurité nationale du président Donald Trump risque de faire planer le flou sur la position que l’administration américaine adoptera sur le conflit. Bolton est connu pour sa sympathie envers le Polisario et le Maroc a tout intérêt à ne faire aucun pas susceptible de bouleverser le rapport de force.

 

La stratégie que le Maroc a suivie avec succès depuis la signature du cessez-le-feu a été de maintenir le statu quo du conflit et le maintenir sous contrôle. Malgré les quelques revers ici et là, le Maroc a réussi dans cette stratégie et tout éclatement d’un conflit armé changerait complètement la donne et mettrait le Maroc sous pression.

Samir Bennis Conseiller politique et diplomatique basé à Washington, rédacteur en chef de Morocco World News

03/04/2018