Le Sahara embrouille les cartes du Maroc [Analyse]

Aviez-vous remarqué, cette carte publiée par RFI pour illustrer les tensions entre le Maroc et l’Algérie, ou encore celle là, publiée par la Walk Free Foundation pour visualiser l’indice de l’esclavagisme moderne par pays ? Le tracé des frontières du Maroc y est un peu particulier. Il ne correspond à aucun des deux types de cartes communément utilisées : avec ou sans la frontière du Sahara occidental marocain.

Il y a la définition internationalement admise du territoire marocain qui commence à Tanger et s’arrête un peu en deçà de Tarfaya. Une ligne, souvent en pointillés, sépare le Maroc du « Sahara occidental ». « Cette vision cartographiée d’un tracé rectiligne septentrional renvoie à la légalité onusienne », explique Karine Bennafla, géographe, enseignant chercheur à Science Po Lyon, spécialiste des frontières, dans son article « Illusion cartographique au Nord, barrière de sable à l’Est : les frontières mouvantes du Sahara occidental », publié dans L'Espace Politique, le 18 juillet.

Le parallèle 27°40’

Historiquement, cette ligne a été d’abord tracée lorsque l’Espagne, en 1904, a divisé en trois sous-régions la partie du Sahara qui était sous son contrôle. Lorsqu’en 1958, elle rétrocède au Maroc la région la plus au nord de ses possessions - « la région de Tarfaya », aussi appelée « Zone Sud du Protectorat espagnol » - elle déplace du même coup « la limite du Sahara litigieux sur le parallèle », explique Karine Bennafla. Si cette ligne se confond avec le parallèle 27°40’ c’est que les Espagnols avaient tracé cette frontière arbitrairement sans la justifier d’un fondement culturel ou géographique.

Au Maroc, l’intégrité territoriale est sacrée. Une seule voie possible, une bande allant de Tanger à Nouadhibou sans interruption. Seul dessin autorisé au sud, les limites administratives des trois provinces du Sud dont aucune ne coïncide avec le parallèle 27°40’. « L’invisibilité de la frontière entre le Sahara occidental et le royaume est [...] voulue par Rabat et participe d’une position de négation d’un territoire sahraoui », explique Karine Bennafla.

Tabou

Lorsque les deux logiques se rencontrent elles provoquent des étincelles. La majorité des fonds de carte librement accessibles dessinent une frontière au niveau du 27°40’. Ceux qui les utilisent oublient parfois l’impact politique de leur choix. Des sociétés comme Bouygues Telecom, Nokia, ou même les organisateurs du 12ème forum international de Doha au Qatar en ont tous fait les frais et rapidement corrigé le tir.

Toutes les cartes communes du Maroc adoptent habituellement l’une de ces deux positions. Pourtant deux cartes, apparues récemment détonnent dans la paysage. Etant donné leur date de création qui remonte, pour l’une d’entre elles, à 2007 et la difficulté à en déterminer l’auteur - a fortiori ses intentions - il est difficile de parler d’une tendance. Cependant, leur apparition est révélatrice de la confusion qui entoure le Sahara occidental ou marocain, ou un peu des deux.

Fusion des cartes onusienne et marocaine

La carte employée par RFI dessine une frontière nette entre le « Maroc » et le « Sahara occidental », donne d’un point rouge à Dakhla une allure de capitale. Tout laisse penser à la version onusienne de la carte du Maroc, pourtant la frontière n’est pas rectiligne. Elle suit au contraire le tracé de la frontière de la province du sud Guelmim-Es Smara, reconnaissant donc implicitement la validité de celle-ci telle qu’elle est définie administrativement par le Maroc. Les conceptions onusienne et marocaine fusionnent donc dans une carte pour le moins absurde.

La carte employée par la Walk Free Foundation dessine un Maroc tronqué par l’Est. La frontière suit, cette fois le « berm ». « Entre 1981 et 1987 l’Etat marocain entreprend, avec l'aide de techniciens français, la fortification militaire de lignes de dunes dans une perspective défensive. La fin des années 1970 est alors marquée par des combats violents entre les Forces armées marocaines (FAR) et le Front Polisario, qui agit dès 1976 depuis des bases arrière algérienne et mauritanienne », raconte Karine Bennafla dans son article.

Le Berm, vraie frontière du Sahara ?

Cette carte, moins absurde que la précédente adopte donc une position de fait plutôt qu’une position de droit. Sur le terrain, la ligne du 27°40’ n’est matérialisée que par « la densité accrue des barrages militaires le long de la route, notamment à l’entrée et à la sortie des villes » et « la qualité accrue des infrastructures », a remarqué Karine Bennafla. A l’est, au contraire, 2700 kilomètres de muraille de sable bien tangibles continuent à servir la politique marocaine au Sahara en dépit du cessez-le-feu. « La fonction actuelle du berm semble davantage être celle d’un glacis protecteur à l’abri duquel les autorités de Rabat s’emploient à consolider un état de fait difficilement réversible », analyse la chercheuse.

Les deux cartes improbables utilisées l’air de rien, au détour d’une enquête ou d’un article, parlent au-delà des intentions de leurs auteurs. Elles rappellent la difficulté à s’y retrouver dans un conflit qui dure depuis presque 40 ans. « [...] Les frontières d’un territoire sahraoui sont incertaines parce que l’identité collective sahraouie est elle-même fluide et mouvante selon les représentations divergentes qu’en ont les divers acteurs sociaux et politiques (ONU, Etat marocain, Sahraouis des camps ou des confins marocains etc.) », préfère conclure la chercheuse.

Julie Chaudier